Le 15 mai 2026, le négociant international Touton a annoncé l'obtention d'un prêt de 150 millions d'euros accordé par Société Générale pour soutenir ses exportations de cacao en provenance du Cameroun, du Ghana et de la Côte d'Ivoire. Cette opération intervient dans un contexte de tensions persistantes entre les producteurs ivoiriens et ghanéens et leurs gouvernements respectifs sur les prix d'achat. Le financement, l'un des plus importants du genre, souligne la confiance des banques européennes dans la pérennité des origines africaines, mais pose aussi la question du partage de la valeur ajoutée.

Infographie — Cacao

Un financement qui conforte les exportateurs

Le prêt de 150 millions d'euros, structuré par Société Générale, permettra à Touton de financer ses achats de fèves auprès des coopératives et des planteurs dans les trois pays producteurs. Basé à Marseille, Touton fait partie des six grands négociants mondiaux qui contrôlent la majorité des flux de cacao. Ce type de financement est crucial pour sécuriser les campagnes d'exportation, surtout en période de volatilité des cours. Selon des sources bancaires, le montant reflète le volume important que Touton prévoit d'exporter sur la campagne 2026/2027, estimé à plus de 200 000 tonnes.

Cette annonce survient alors que les producteurs ivoiriens, réunis le 15 mai à Soubré, ont appelé le gouvernement et le Conseil du Café-Cacao à accéder à leurs revendications sur le prix de vente bord champ. Le même jour, à Abidjan, le Conseil sensibilisait les coopératives sur la mise en œuvre de la durabilité. La concomitance de ces événements illustre la dualité du secteur : d'un côté, des flux financiers abondants vers les exportateurs, de l'autre, des agriculteurs qui peinent à obtenir une rémunération équitable.

**Des producteurs en attente de retombées**

Les producteurs, par la voix de leurs chefs traditionnels et de leurs syndicats, réclament une meilleure prise en compte de leurs coûts de production dans la fixation du prix au producteur. En Côte d'Ivoire, le prix garanti pour la campagne intermédiaire 2025/2026 était de 900 francs CFA par kilogramme, un niveau historiquement élevé, mais qui reste inférieur aux attentes face à la flambée des intrants agricoles. Au Ghana, la situation est similaire : le prix fixé par le COCOBOD est souvent en décalage avec les cours mondiaux.

Le financement de Touton par Société Générale montre que les banques internationales sont prêtes à soutenir les grands négociants, mais rarement les producteurs directement. Cela renforce le modèle d'exportation dominé par quelques acteurs, où les marges sont captées en aval de la chaîne. Pourtant, certains observateurs y voient aussi une garantie de liquidités pour les coopératives qui vendent à Touton, ce qui peut stabiliser les revenus à court terme.

**Implications pour les recettes d'exportation**

Pour les États ivoirien et ghanéen, l'arrivée de ce type de financement est une bonne nouvelle : elle assure que le cacao sera acheté et exporté, générant des recettes fiscales. En 2025, la Côte d'Ivoire a exporté environ 2,2 millions de tonnes de cacao, représentant près de 40 % de ses recettes d'exportation. Le Ghana, de son côté, a vu ses exportations baisser légèrement à cause du changement climatique et de la maladie des cabosses. Le prêt de Touton pourrait ainsi contribuer à maintenir les volumes et les recettes.

Mais la question du prix au producteur reste centrale. Si les exportateurs bénéficient de financements compétitifs, pourquoi cela ne se traduit-il pas par de meilleurs prix pour les planteurs ? La réponse tient à la structure oligopolistique du marché et aux faibles marges des négociants eux-mêmes, souvent pressés par les transformateurs.

**Une tendance lourde**

Ce n'est pas la première fois qu'une banque européenne accorde un prêt important à un négociant de cacao. En 2024, BNP Paribas avait octroyé 200 millions d'euros à Cargill pour ses activités en Afrique de l'Ouest. Cela s'inscrit dans une tendance où les banques remplacent partiellement les financements locaux, jugés trop risqués. Pour les pays producteurs, cela signifie une dépendance accrue aux capitaux étrangers dans un secteur clé.

En parallèle, les initiatives de durabilité (comme celle promue par le Conseil du Café-Cacao) peinent à changer la donne pour les petits planteurs qui représentent 95 % de la production. Le paradoxe est donc que, alors que les conditions financières des exportateurs s'améliorent, les conditions de vie des producteurs stagnent.

Le prêt de Société Générale à Touton illustre la vitalité des flux financiers internationaux dans le cacao ouest-africain, mais il met aussi en lumière les déséquilibres structurels d'une filière où les bénéfices restent captés en aval. Alors que les producteurs réclament un meilleur partage, la question demeure : comment faire en sorte que ces financements profitent aussi à ceux qui cultivent les fèves ?