Le 7 mai 2026, des affrontements entre producteurs de cacao et forces de l'ordre à M’Batto, dans le centre-est de la Côte d'Ivoire, ont mis en lumière l'incapacité des acheteurs à honorer leurs engagements financiers. Ce mouvement social s'inscrit dans une crise plus large qui secoue les deux principaux producteurs mondiaux, la Côte d'Ivoire et le Ghana, où les systèmes de commercialisation du cacao montrent des signes d'essoufflement. Les tensions, attisées par des retards de paiement, traduisent des fragilités structurelles qui menacent l'équilibre de la filière.
Côte d’Ivoire : la colère des producteurs
Systèmes de commercialisation essoufflés en Côte d’Ivoire et au Ghana. Retards de paiement chroniques, chaîne de confiance fragilisée.
M’Batto (centre-est) : jeunes producteurs bloquent les routes après des semaines d’attente de paiement. Gendarmerie intervient au gaz lacrymogène. Le maire Antoine Kangah blessé.
GEPEX (Groupement des exportateurs) : directrice exécutive limogée pour « irrégularités ». Dissensions internes, flux de trésorerie bloqués, paiements suspendus.
La chaîne de confiance s’est brisée. Crise qui touche les deux premiers producteurs mondiaux (Côte d’Ivoire & Ghana). Enquêtes ouvertes.
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Affrontements à M’Batto + limogeage de la directrice du GEPEX le même jour. Deux signaux d’une filière en crise.
Retards de paiement, limogeage, intervention des forces de l’ordre : la confiance s’effondre.
À M’Batto, la colère des jeunes producteurs a éclaté le 7 mai après des semaines d’attente de paiement pour leurs récoltes. Des barricades ont paralysé la circulation, et l’intervention de la gendarmerie a dispersé les manifestants au gaz lacrymogène. Le maire Antoine Kangah, blessé lors d’une médiation, a dénoncé des tentatives de manipulation, tandis que des enquêtes ont été ouvertes. Cet épisode n’est pas un incident isolé : il s’inscrit dans une spirale de tensions qui touche l’ensemble de la filière cacao ivoirienne.
La crise intervient alors que la directrice exécutive du Groupement professionnel des exportateurs de café et de cacao (GEPEX) a été limogée le 7 mai, officiellement pour « irrégularités ». Ce départ brutal révèle les dissensions au sein de l’organisme censé réguler les exportations. Le GEPEX, affaibli, peine à gérer les flux de trésorerie, ce qui retarde les paiements aux acheteurs et, in fine, aux producteurs. En quelques jours, la chaîne de confiance s’est brisée.
Au Ghana, le parallèle est frappant. Le Produce Buying Company (PBC) et le Cocoa Board (COCOBOD) sont également en crise, avec une dette de 60 millions de dollars envers les planteurs. Les deux pays, qui assurent plus de 60 % de l’offre mondiale de cacao, souffrent du même mal : un système d’achat centralisé, fragilisé par la volatilité des prix et l’absence de fonds de roulement suffisants. La simultanéité des crises suggère une défaillance systémique plutôt que conjoncturelle.
Pour les producteurs, l’impact est immédiat. Privés de revenus, ils ne peuvent ni entretenir leurs plantations ni subvenir à leurs besoins. Certains se tournent vers d’autres cultures ou migrent vers les villes, accentuant la pression sur les zones périurbaines. La défiance s’installe : beaucoup hésitent à livrer leurs récoltes tant que les paiements ne sont pas garantis, ce qui perturbe les chaînes d’approvisionnement et retarde les exportations.
Les exportateurs, eux, subissent un double choc. D’un côté, les retards de livraison compromettent leurs contrats avec l’étranger ; de l’autre, la perte de confiance des planteurs réduit les volumes disponibles. Certains acheteurs internationaux commencent à se tourner vers d’autres origines, comme l’Équateur ou le Nigeria, ce qui affaiblit la position de la Côte d’Ivoire sur le marché mondial. À terme, les recettes d’exportation, qui représentent environ 15 % du PIB ivoirien, pourraient s’éroder.
Le contexte global n’arrange rien. Le marché du cacao, après des années de pénurie, bascule vers un excédent attendu en 2026-2027, ce qui pèse sur les prix à terme. Les contrats forward pour livraison en décembre 2026 sont déjà orientés à la baisse, réduisant les marges des exportateurs. La combinaison de tensions sociales et de perspectives baissières crée un cocktail explosif pour une filière déjà vulnérable.
Au-delà des aspects financiers, cette crise soulève des questions de gouvernance. En Côte d’Ivoire comme au Ghana, les systèmes de commercialisation ont été conçus pour stabiliser les prix, mais ils se heurtent à des difficultés de trésorerie chroniques. L’absence de transparence sur les flux financiers alimente les soupçons de malversation, tandis que la fragmentation des acteurs (coopératives, acheteurs privés, institutions publiques) complique la coordination. Les réformes promises tardent à venir.
Ces événements ne sont donc pas de simples accidents. Ils révèlent une crise de maturité d’une filière qui n’a pas su s’adapter à la libéralisation des marchés et à la volatilité accrue. Les deux poids lourds du cacao mondial semblent pris dans un cycle où les problèmes de liquidité alimentent la colère sociale, qui elle-même perturbe l’activité économique, aggravant les tensions financières.
Les manifestations de M’Batto ne sont que la partie émergée d’une crise qui couve depuis des mois. Alors que les producteurs réclament des comptes, les institutions ivoiriennes et ghanéennes doivent repenser leurs mécanismes de financement et de régulation. L’enjeu dépasse le simple paiement des récoltes : il s’agit de la pérennité du modèle cacaoyer ouest-africain, confronté à la fois à des défis internes et à un marché mondial de plus en plus exigeant. Sans réformes en profondeur, la spirale de défiance risque de s’amplifier.