Ce jeudi 25 juin 2026, la FAO a lancé une opération de distribution de semences pluviales certifiées et d’appui financier à 1 963 ménages vulnérables de la province du Lac au Tchad. Financée par le Fonds humanitaire régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre (FHRAOC), cette initiative s’inscrit dans un contexte de crises climatiques, sécuritaires et de déplacements. Au-delà de l’urgence, elle interroge la capacité des filières agricoles ouest-africaines à assurer une souveraineté alimentaire durable.

Infographie — Riz · Souveraineté alimentaire

Une réponse d'urgence qui masque des fragilités structurelles

L'opération menée dans les départements de Mamdi, Kaya et Fouli cible des zones où l'insécurité liée à Boko Haram et les aléas climatiques ont gravement perturbé les cycles agricoles. Les semences pluviales distribuées, probablement du mil, du sorgho ou du niébé, visent à rétablir une production vivrière de base. Mais ce type d'assistance, bien que vital, ne corrige pas les défaillances chroniques de l'agriculture tchadienne : faible mécanisation, accès limité aux intrants et aux marchés, dépendance aux pluies. Le FHRAOC, qui finance l'opération, est un instrument de réponse aux crises, non de transformation structurelle. Cela soulève une question : la région est-elle piégée dans un cycle d'urgences humanitaires?

Riz et souveraineté : le maillon faible des filières ouest-africaines

Le Tchad n'est pas un grand producteur de riz, mais la problématique de la souveraineté alimentaire concerne toutes les céréales. En Afrique de l'Ouest, la riziculture est pourtant stratégique : la région importe plus de 40% de sa consommation, un poids lourd pour les balances commerciales. La CEDEAO a lancé l'Offensive rizicole, mais les progrès sont inégaux. L'assistance d'urgence au Tchad montre que les petits producteurs, pivots de la sécurité alimentaire, restent vulnérables. Par contraste, les filières d'exportation comme le cacao ou le coton bénéficient de davantage d'investissements privés et de mécanismes de soutien. Le déséquilibre entre cultures de rente et vivrières est un frein à la souveraineté.

Le paradoxe de l'aide humanitaire face aux investissements régionaux

Parallèlement à ces distributions, la région poursuit des projets d'infrastructure structurants : le barrage de Souapati en Guinée, le port de Lomé, les centrales thermiques au Togo. Ces investissements visent à renforcer l'intégration économique mais ne répondent pas directement aux besoins des agriculteurs familiaux. L'aide humanitaire, bien que nécessaire, devient une variable d'ajustement des politiques de développement. Le cas du Lac tchadien illustre un paradoxe : des milliards de dollars sont injectés dans des infrastructures énergétiques et portuaires, tandis que les ménages ruraux reçoivent des semences pour survivre. Cette dissonance suggère un déficit de priorisation des filières alimentaires stratégiques.

Vers une redéfinition des priorités ?

Le coup d'envoi de cette opération par la FAO intervient alors que les prix alimentaires mondiaux restent volatils et que les chaînes d'approvisionnement sont sous pression. Pour les États ouest-africains, l'enjeu est de passer d'une logique de gestion de crise à une véritable planification de la résilience. Les organisations régionales comme la CEDEAO et l'UEMOA tentent de coordonner des politiques agricoles communes, mais les disparités nationales et les urgences sécuritaires ralentissent les réformes. La distribution de semences dans le Lac n'est qu'un symptôme ; le traitement de fond nécessite un rééquilibrage des investissements vers les filières vivrières et une meilleure intégration des marchés régionaux.

L'opération de la FAO dans la province du Lac est un microcosme des défis de la souveraineté alimentaire en Afrique de l'Ouest. Elle montre que sans une transformation profonde des systèmes agricoles, l'aide d'urgence restera une réponse récurrente. La région parviendra-t-elle à aligner ses ambitions d'intégration et d'industrialisation avec les besoins de ses millions d'agriculteurs familiaux ?