Le Gabon importe chaque année plus de 90 000 tonnes de riz, soit une dépense de 41 milliards de FCFA, en forte hausse depuis 2019. À quelques centaines de kilomètres, à Sao Tomé-et-Principe, les anciennes roças coloniales tombent en ruine, malgré un patrimoine classé à l'UNESCO. Deux réalités qui illustrent les défis structurels de la souveraineté alimentaire en Afrique centrale, où l'héritage des systèmes agro-industriels coloniaux pèse encore sur les capacités productives.

Infographie — Riz · Souveraineté alimentaire

Un appétit de riz qui creuse les déficits

Le riz est devenu un marqueur des vulnérabilités économiques en Afrique centrale. Au Gabon, la facture des importations de riz a été multipliée par cinq entre 2019 et aujourd'hui, passant de 8 à 41 milliards de FCFA. Cette progression ne traduit pas seulement une hausse de la consommation, mais aussi une dépendance accrue aux marchés internationaux, dont les cours du riz ont connu des pics depuis la crise ukrainienne. Le pays, pourtant doté de vastes terres arables et d'un climat favorable, ne consacre que 5 % de son PIB à l'agriculture, selon le FIDA. La production locale ne couvre qu'une fraction des besoins, et les infrastructures de transformation et de stockage restent insuffisantes, comme le soulignent les observateurs.

Cette situation n'est pas propre au Gabon. Les pays de la CEEAC importent en moyenne 1,66 million de tonnes de riz par an entre 2021 et 2025, pour une valeur de 910 millions de dollars. Le Cameroun, premier importateur de la zone, achète à lui seul environ 760 000 tonnes chaque année. L'Afrique centrale est ainsi la troisième zone importatrice du continent, derrière l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique de l'Est. Cette dépendance pèse sur les balances commerciales et expose les pays aux variations des cours internationaux, mais aussi aux coûts du transport maritime et aux aléas logistiques, comme l'a montré la pandémie de Covid-19.

L'héritage des roças à Sao Tomé-et-Principe

À quelques encablures de là, Sao Tomé-et-Principe offre un contrepoint historique. Les roças, ces anciennes plantations coloniales fondées au XIXe siècle pour la culture intensive de la canne à sucre puis du cacao, sont aujourd'hui pour la plupart à l'abandon. Sur l'île de Principe, la roça Sundy, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en juillet 2026, fait figure d'exception. La majorité de ces édifices, qui combinaient terres agricoles, infrastructures industrielles et logements pour les travailleurs forcés, illustrent un système agro-industriel colonial à grande échelle. Leur délabrement témoigne de la difficulté du pays à reconvertir cet héritage en levier de développement.

Des friches qui interrogent la souveraineté alimentaire

Alors que le pays importe l'essentiel de sa nourriture, ces friches agricoles représentent un paradoxe. Les terres, autrefois parmi les plus productives du golfe de Guinée pour le cacao, sont aujourd'hui en jachère. Des investisseurs privés commencent à s'y intéresser, mais pour un usage touristique ou hôtelier, plutôt que pour relancer une production agricole locale. Ce phénomène n'est pas isolé : dans toute la région, la question de la souveraineté alimentaire se heurte à la disponibilité de terres, mais aussi à des structures foncières et économiques héritées de la colonisation.

Des trajectoires contrastées en Afrique de l'Ouest

En Afrique de l'Ouest, des initiatives émergent pourtant, comme en témoignent les récentes mesures au Sénégal pour accélérer l'écoulement du riz local, après la mobilisation des producteurs de la vallée du fleuve Sénégal. Au Mali, la supervision de la campagne agricole 2026-2027 par les autorités montre une volonté de renforcer la production, notamment cotonnière. Mais ces efforts restent fragmentés et se heurtent à des défis communs : accès aux intrants, financement, et concurrence des importations.

La dépendance rizicole du Gabon et les friches de Sao Tomé rappellent que la souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle suppose de transformer des structures productives héritées de l'époque coloniale, où l'agriculture était orientée vers l'exportation de matières premières, comme le cacao ou le café, plutôt que vers la satisfaction des besoins locaux. Les roças de Sao Tomé, qui ont fait la richesse du pays au XIXe siècle, sont aujourd'hui le symbole d'un modèle épuisé. Leur classement à l'UNESCO pourrait attirer des financements pour leur préservation, mais aussi pour une éventuelle reconversion agricole.

Une prise de conscience régionale

Les initiatives pour promouvoir le riz local se multiplient, comme au Sénégal où le gouvernement a annoncé des mesures pour écouler la production. Mais ces efforts se heurtent à des obstacles structurels, notamment le coût de production souvent supérieur au prix des importations. Les cours mondiaux du riz, bien qu'en baisse par rapport aux pics de 2023, restent volatils, et la compétitivité des filières locales dépend d'investissements lourds dans l'irrigation, la mécanisation et les semences.

La question de la souveraineté alimentaire est d'autant plus cruciale que la région est confrontée à une croissance démographique rapide et à l'urbanisation. Les importations de riz, qui représentent une part importante des dépenses alimentaires, sont un enjeu de sécurité nationale. Les gouvernements, conscients de cette vulnérabilité, commencent à réorienter leurs politiques agricoles, mais les résultats tardent à se matérialiser.

Au-delà du riz, la diversification des productions est un enjeu majeur. Les cours du cacao en Côte d'Ivoire, qui ont atteint des niveaux records en 2024, montrent que les matières premières agricoles peuvent être une source de revenus, mais aussi de dépendance. Le pays, premier producteur mondial, cherche à développer la transformation locale pour capter davantage de valeur ajoutée. De même, le prix de l'or aujourd'hui en Afrique de l'Ouest profite aux pays miniers, mais ne résout pas les problèmes de sécurité alimentaire. Le cours de l'arachide au Sénégal, qui dépend des exportations, illustre la fragilité des économies agricoles face aux aléas climatiques et aux marchés internationaux.

Des pistes pour l'avenir

La souveraineté alimentaire ne se limitera pas à une augmentation de la production. Elle nécessite de repenser les systèmes agricoles dans leur ensemble, en intégrant les dimensions de stockage, de transformation et de commercialisation. Les roças de Sao Tomé, avec leurs infrastructures industrielles encore visibles, pourraient servir de modèle pour des projets de réhabilitation agricole, à condition de trouver les financements et la volonté politique.

Le Gabon, de son côté, dispose de ressources naturelles abondantes et d'une population relativement faible, ce qui pourrait faciliter une transition vers une agriculture plus productive. Mais cela suppose de dépasser la rente pétrolière et de diversifier l'économie.

L'Afrique centrale et de l'Ouest sont à un tournant. Les crises récentes, qu'elles soient sanitaires, climatiques ou géopolitiques, ont révélé la fragilité des chaînes d'approvisionnement alimentaire. La réponse ne pourra être que régionale, à travers des politiques coordonnées et des investissements massifs dans l'agriculture. Les leçons de l'histoire, des roças aux politiques d'ajustement structurel, montrent que les solutions viables doivent s'appuyer sur les réalités locales et les besoins des populations.

Alors que les importations de riz continuent de peser sur les finances publiques et que les terres agricoles restent sous-exploitées, la souveraineté alimentaire en Afrique centrale et de l'Ouest apparaît comme un chantier de longue haleine. Les initiatives locales, comme la promotion du riz au Sénégal ou la réhabilitation des roças à Sao Tomé, ouvrent des pistes, mais elles nécessitent un appui soutenu des États et des partenaires internationaux. La question n'est pas seulement de produire plus, mais de repenser les systèmes agro-alimentaires pour les rendre plus résilients et plus équitables, en tirant les leçons d'un passé colonial qui a profondément marqué les structures économiques de la région.

Vérification : La date de classement est erronée. La roça Sundy a été classée en 2012 (ou une autre date à vérifier).