Le Gabon importe chaque année 90 000 tonnes de riz, soit 95 % de sa consommation, pour une facture de 41 milliards de FCFA. Ce déséquilibre structurel, loin d'être une exception, fait écho aux fragilités de nombreux pays ouest-africains. Alors que la demande régionale explose sous l'effet de la démographie et de l'urbanisation, la production locale peine à décoller, révélant des verrous communs : semences, formation, organisation des filières.

Infographie — Riz · Souveraineté alimentaire

Au Gabon, le contraste est saisissant entre une consommation nationale de riz estimée à 90 000 tonnes par an et une production locale plafonnant à 5 000 tonnes. La différence, soit 85 000 tonnes, est comblée par les importations, principalement en provenance d'Asie du Sud-Est. Ce décalage, loin d'être un simple déséquilibre commercial, traduit une vulnérabilité alimentaire profonde que le pays partage avec plusieurs États d'Afrique de l'Ouest, où le riz est devenu un aliment de base incontournable.</p><p>Les causes de cette faiblesse sont bien identifiées : semences certifiées insuffisantes, rendements faibles, manque de structuration de la filière et formation limitée des producteurs. Alfred Ngomanda, commissaire général du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CENAREST), souligne l'importance des programmes de création de variétés adaptées aux sols gabonais, en partenariat avec la JICA. Mais ces efforts, bien qu'essentiels, peinent à inverser la tendance.</p><p>Cette situation n'est pas sans rappeler celle du Sénégal, du Burkina Faso ou de la Côte d'Ivoire, où la production locale de riz couvre 30 à 50 % des besoins, le reste étant importé. Dans l'espace UEMOA, la facture des importations de riz dépasse 600 milliards de FCFA par an, pesant lourdement sur les balances commerciales et exposant les pays aux fluctuations des cours mondiaux. Les prix spot du riz thaïlandais, référence régionale, ont oscillé entre 400 et 550 dollars la tonne en 2025-2026, sous l'effet des aléas climatiques en Asie et des tensions logistiques en mer Rouge.</p><p>Le paradoxe est que l'Afrique de l'Ouest dispose d'un potentiel rizicole considérable : vastes bas-fonds, climats favorables, mains-d'œuvre disponibles. Pourtant, les rendements restent deux à trois fois inférieurs à ceux de l'Asie. Le verrou principal tient moins à la technique qu'à la gouvernance des filières : accès aux intrants, crédit, organisation des producteurs, et surtout une politique de subventions souvent mal ciblée, favorisant l'importation au détriment de la production locale.</p><h2>La recherche semencière comme levier stratégique</h2><p>Le cas gabonais illustre l'importance de la recherche agronomique. Le CENAREST, avec l'appui de la coopération japonaise, développe des variétés à haut rendement adaptées aux conditions locales. Cette approche, également déployée au Sénégal (avec le riz NERICA) ou au Mali, montre que l'amélioration génétique peut offrir des gains de productivité significatifs. Mais ces innovations restent souvent confinées à des périmètres pilotes, faute de diffusion à grande échelle et d'accompagnement des producteurs.</p><p>Cependant, le véritable enjeu dépasse la technique. La souveraineté alimentaire suppose une transformation structurelle : sortir d'une logique d'approvisionnement à court terme pour investir dans des filières durables. Cela implique des choix politiques douloureux, comme la réorientation des subventions, la protection tarifaire ou l'organisation des marchés. En Afrique de l'Ouest, la concurrence du riz importé, souvent subventionné par les pays exportateurs, rend difficile l'émergence d'une filière compétitive.</p><p>Par ailleurs, la hausse des cours mondiaux depuis 2022 a relancé l'intérêt des gouvernements pour la production locale. Plusieurs pays, dont le Nigeria et le Ghana, ont lancé des plans ambitieux pour réduire leurs importations. Mais les résultats restent en deçà des objectifs, en raison de la faiblesse des investissements dans les infrastructures post-récolte (stockage, transformation) et de la persistance des contraintes foncières.</p><p>En toile de fond, se profile une question fondamentale : la souveraineté alimentaire peut-elle se construire sans une intégration régionale renforcée ? La CEDEAO et l'UEMOA tentent de coordonner les politiques rizicoles, mais les divergences d'intérêts nationaux freinent l'émergence d'un marché commun du riz. Le Gabon, bien qu'en dehors de ces espaces, illustre les limites d'une approche purement nationale face à un enjeu qui dépasse les frontières.

Le cas gabonais, loin d'être un simple fait divers, révèle les contradictions d'un modèle alimentaire où l'importation compense les faiblesses locales sans les résorber. À l'heure où les cours mondiaux s'installent à des niveaux élevés et où les crises climatiques menacent les chaînes d'approvisionnement, la dépendance rizicole devient un risque systémique pour toute l'Afrique de l'Ouest. Les initiatives de recherche et de formation, bien que nécessaires, ne suffiront pas sans une refonte des politiques agricoles. La souveraineté alimentaire, plus qu'un slogan, reste un chantier ouvert.