Chaque année, l’Afrique de l’Ouest dépense plus de 3,5 milliards de dollars pour importer du riz, une céréale devenue centrale dans les habitudes alimentaires urbaines. Pourtant, selon la CEDEAO, un investissement de 15 à 19 milliards de dollars pourrait transformer cette dépendance en opportunité. Derrière ces chiffres se joue un enjeu de souveraineté alimentaire qui dépasse la simple production agricole.

Infographie — Riz · Souveraineté alimentaire

L’Afrique de l’Ouest importe aujourd’hui près de la moitié du riz qu’elle consomme. Ce déséquilibre, aggravé par la flambée des cours mondiaux en 2022-2023 et les perturbations des chaînes d’approvisionnement, a ravivé l’urgence d’une rupture. Le riz n’est pas seulement un aliment de base : c’est un marqueur de vulnérabilité économique et un levier stratégique que la région commence à peine à actionner.

La CEDEAO a chiffré le coût de l’inaction. Avec 3,5 milliards de dollars de facture d’importation annuelle, le riz représente à lui seul une ponction considérable sur les réserves de change des États membres, du Sénégal au Nigeria en passant par la Côte d’Ivoire. Ce flux sortant contraste avec les capacités agricoles pourtant réelles de la région : bassins rizicoles du fleuve Niger, plaines inondables du delta intérieur du Niger, bas-fonds aménageables dans toute la zone soudano-sahélienne.

L’investissement estimé par l’organisation régionale – entre 15 et 19 milliards de dollars sur plusieurs années – ne vise pas seulement à accroître la production brute. Il s’agit de financer l’ensemble de la chaîne de valeur : semences améliorées, irrigation, mécanisation, stockage, transformation et commercialisation. Aujourd’hui, le riz ouest-africain pâtit d’une qualité irrégulière et d’un coût de production souvent supérieur au prix mondial, ce qui freine sa compétitivité face aux importations asiatiques, notamment thaïlandaises et vietnamiennes.

La difficulté est autant structurelle que politique. Les politiques agricoles nationales peinent à coordonner leurs efforts. Les subventions aux intrants sont souvent mal ciblées, et les infrastructures de transformation restent insuffisantes. Par ailleurs, la préférence des consommateurs pour le riz brisé importé, moins cher et plus rapide à cuire, crée une inertie commerciale que les producteurs locaux ont du mal à inverser.

Cependant, des signes de changement émergent. Plusieurs pays ont relevé leurs droits de douane sur le riz importé pour protéger la production locale. Le Nigeria, premier consommateur du continent, a multiplié les incitations à la riziculture, avec des résultats tangibles : la production nationale est passée de 2,7 millions de tonnes en 2015 à près de 5 millions en 2024. Le Sénégal, de son côté, a lancé un programme d’autosuffisance en riz à horizon 2030, en misant sur l’irrigation et la mécanisation.

Le chiffre de 15 à 19 milliards de dollars avancé par la CEDEAO est un ordre de grandeur, non un budget verrouillé. Il reflète la nécessité d’un effort collectif : ni les États ni le secteur privé ne peuvent seuls porter cette transformation. Les institutions financières régionales, comme la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), commencent à flécher des financements vers les maillons faibles de la filière, notamment le stockage et la transformation.

En parallèle, la volatilité des cours mondiaux – liée aux tensions géopolitiques, au changement climatique et aux politiques exportatrices des grands producteurs – renforce l’argument économique de la substitution aux importations. Chaque point de hausse du prix international alourdit la facture et fragilise les équilibres macroéconomiques des pays importateurs nets.

La question n’est donc pas seulement agricole : elle est stratégique. La souveraineté alimentaire, dans le cas du riz, passe par une intégration régionale plus poussée des marchés, une harmonisation des normes et une montée en gamme de la production locale. Les 15 à 19 milliards de dollars ne sont pas une dépense, mais un investissement dans la résilience économique et politique de la région.

L’exemple asiatique montre qu’il est possible de transformer une filière en une génération. La Thaïlande et le Vietnam ont bâti leur compétitivité rizicole sur des décennies d’investissement public et de recherche agronomique. L’Afrique de l’Ouest peut s’en inspirer, à condition de dépasser les approches fragmentées et d’adopter une vision commune.

Le pari de l’autosuffisance rizicole ne se limite pas à une équation productive. Il interroge la capacité des États ouest-africains à coordonner leurs politiques, à professionnaliser leurs filières et à résister aux pressions du commerce international. Le temps joue contre la dépendance, mais la fenêtre d’opportunité reste ouverte, à condition que la volonté politique se traduise en moyens concrets.