Sur les 200 000 hectares sécurisés par l'État camerounais pour accueillir de grandes exploitations agricoles dans le cadre du Plan intégré d'import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah), seuls 3 000 hectares ont commencé à être mis en valeur, soit 1,5 % de l'assiette foncière. Ce chiffre, révélé par le Document de programmation économique et budgétaire à moyen terme 2027-2029, illustre le fossé entre l'ambition affichée de souveraineté alimentaire et la réalité des investissements agro-industriels. Pour les pays d'Afrique de l'Ouest qui poursuivent des objectifs similaires, ce cas camerounais met en lumière un défi structurel : la sécurisation juridique des terres ne déclenche pas automatiquement le déploiement des capitaux privés.
Riz et souveraineté alimentaire : le foncier ne suffit pas
Sur 200 000 hectares sécurisés par l’État camerounais, seuls 3 000 hectares sont mis en valeur. Le fossé entre ambition et réalité.
200 000 ha sécurisés · 3 000 ha en exploitation
Chronologie du Piisah
La sécurisation juridique des terres ne déclenche pas automatiquement le déploiement des capitaux privés.
Aucune information publique sur l’identité des opérateurs, les cultures retenues ou le calendrier des 197 000 ha restants.
Le cas camerounais illustre un défi structurel : l’import-substitution ne se décrète pas, elle se construit avec des capitaux et du temps.
« La sécurisation foncière est souvent présentée comme le principal verrou à l’investissement agricole en Afrique subsaharienne. »
— Document de programmation économique et budgétaire (DPEB) 2027-2029Un démarrage timide
Le Piisah, lancé par le Cameroun pour réduire sa dépendance aux importations de riz, maïs et blé, repose sur un vaste programme de sécurisation foncière dans les régions du Centre et de l'Adamaoua. L'État a mobilisé 200 000 hectares le long du corridor Yoko-Lena-Tibati, censés attirer des opérateurs agro-industriels capables d'industrialiser la production. Or, selon le DPEB 2027-2029, présenté en juillet 2026 par le ministre des Finances Louis Paul Motaze, la mise en valeur opérationnelle n'a débuté que sur un premier périmètre de 3 000 hectares. Aucune information n'est fournie sur l'identité des opérateurs, les cultures retenues ou le calendrier des 197 000 hectares restants.
Cette juxtaposition entre un foncier sécurisé et un investissement qui tarde à se concrétiser interroge la stratégie d'import-substitution en elle-même. La sécurisation foncière est souvent présentée comme le principal verrou à l'investissement agricole en Afrique subsaharienne, en raison des régimes coutumiers et des conflits d'usage. Le cas camerounais montre qu'une fois ce verrou levé, d'autres obstacles persistent : disponibilité du crédit, infrastructures de transport et de stockage, accès aux intrants et aux marchés, ou encore stabilité du cadre réglementaire.
Les leçons pour l'Afrique de l'Ouest
Les pays d'Afrique de l'Ouest, confrontés à une flambée des prix des denrées importées et à une insécurité alimentaire chronique, multiplient les programmes de grande envergure pour booster la production locale de riz, culture stratégique s'il en est. Le Sénégal avec son Plan Sénégal Émergent, le Nigeria avec sa politique de substitution aux importations de riz, ou la Côte d'Ivoire avec son programme rizicole, tous butent sur des difficultés similaires : l'accès au foncier sécurisé est une condition nécessaire mais loin d'être suffisante.
Le cas camerounais illustre également le temps long de la transformation agricole. Les 3 000 hectares en cours de mise en valeur ne sont pas encore entièrement cultivés ; le DPEB précise que leur « mise en valeur a commencé », sans préciser le stade exact. Ce décalage entre l'annonce politique et la concrétisation sur le terrain est récurrent dans les grands projets agricoles de la région. Il révèle la complexité de passer d'une agriculture paysanne à une agriculture industrielle, surtout dans des contextes où le tissu industriel est encore embryonnaire.
Au-delà du foncier, le Piisah met en évidence la nécessité de créer un écosystème favorable : lignes de crédit adaptées, garanties publiques, infrastructures de base, et formation technique. Sans ces éléments, les investisseurs privés, même attirés par des terres sécurisées, hésitent à engager des capitaux massifs. La souveraineté alimentaire en Afrique de l'Ouest ne se décrète pas ; elle se construit par une combinaison de politiques foncières, financières et commerciales cohérentes.
L'expérience camerounaise, bien que relevant d'un pays d'Afrique centrale, offre un miroir aux politiques d'import-substitution de ses voisins ouest-africains. Elle rappelle que la sécurisation foncière n'est qu'une première pierre d'un édifice bien plus vaste, qui exige patience, investissements coordonnés et réformes structurelles. Alors que la demande en riz ne cesse de croître dans la région, le défi reste de transformer les hectares sécurisés en hectares réellement productifs, et de faire de l'autosuffisance alimentaire une réalité tangible plutôt qu'un horizon lointain.