Le gouvernement algérien vient de réaffirmer sa volonté de sanctuariser les terres agricoles face à l’urbanisation. Une décision qui résonne particulièrement en Afrique de l’Ouest, où la riziculture peine à décoller malgré des objectifs ambitieux. Entre pression démographique, artificialisation des sols et dépendance aux importations, les défis se multiplient pour atteindre la souveraineté alimentaire.
Foncier agricole : le paradoxe ouest-africain
L’Algérie veut sanctuariser ses terres. En Afrique de l’Ouest, la riziculture piétine : pression démographique, urbanisation, importations massives. Décryptage.
par l’Algérie d’ici 2030
par an (estimation)
Alors que l’Algérie durcit son discours sur la protection des terres agricoles, l’Afrique de l’Ouest observe avec attention. Car derrière les déclarations officielles se profile une réalité partagée : la raréfaction des surfaces exploitables. En Algérie, les terres arables ne représentent qu’une fraction du territoire, et leur préservation devient un enjeu stratégique. Mais ce volontarisme d’État suffit-il à enrayer la perte de foncier productif ? La question se pose avec acuité dans la région ouest-africaine, où la riziculture, pilier de la sécurité alimentaire, subit de plein fouet la concurrence des infrastructures et de l’urbanisation.
Le paradoxe des trois millions d’hectares
L’ambition algérienne de porter les superficies cultivées à trois millions d’hectares d’ici 2030 illustre une volonté politique forte, mais elle bute sur des contraintes structurelles. En Afrique de l’Ouest, des objectifs similaires existent, notamment pour le riz. La CEDEAO vise une autosuffisance régionale en riz d’ici 2025, un objectif repoussé à plusieurs reprises. Les superficies rizicoles augmentent, mais pas assez vite pour compenser la pression démographique et l’urbanisation galopante. Selon les données de la FAO, la superficie rizicole dans la région n’a progressé que de 2% par an en moyenne depuis 2010, tandis que la demande croît de 6% par an.
La dépendance aux importations, un frein structurel
Le paradoxe est frappant : alors que l’Afrique de l’Ouest dispose de vastes plaines irrigables, elle importe encore près de 40% de sa consommation de riz, principalement d’Asie. Cette dépendance fragilise la souveraineté alimentaire et expose les économies locales aux fluctuations des cours mondiaux. La hausse des prix du riz en 2024-2025 a rappelé cette vulnérabilité. Le Nigeria, premier consommateur régional, a vu sa facture d’importation de riz atteindre 2 milliards de dollars en 2025, malgré les efforts de production locale.
La pression foncière, un défi commun
La déclaration algérienne met en lumière un phénomène qui touche toute la région : l’artificialisation des sols. Au Nigeria, au Ghana ou en Côte d’Ivoire, l’expansion des zones urbaines et des infrastructures grignote les terres agricoles. Au Sénégal, la vallée du fleuve Sénégal, zone rizicole par excellence, subit la concurrence des projets miniers et énergétiques. Les gouvernements peinent à concilier développement économique et préservation du foncier agricole.
Le changement climatique, un accélérateur de tensions
À ces pressions s’ajoutent les effets du changement climatique. La baisse des précipitations dans le Sahel et la salinisation des terres dans les zones côtières réduisent encore le potentiel agricole. L’Algérie, confrontée au stress hydrique, cherche à développer l’irrigation, mais les ressources en eau sont limitées. En Afrique de l’Ouest, les périmètres irrigués ne représentent que 5% des surfaces rizicoles totales, contre 60% en Asie.
Des solutions en quête de financement
Pour inverser la tendance, plusieurs initiatives émergent. Le Nigeria a lancé un plan national de développement de la riziculture doté de 1,5 milliard de dollars, visant à réduire les importations de 50% d’ici 2027. Le Ghana mise sur des partenariats public-privé pour moderniser les infrastructures de transformation. Mais ces efforts restent entravés par un déficit de financement chronique. Le dernier rapport de l’Infrastructure Consortium for Africa évalue le besoin d’investissement dans les infrastructures agricoles ouest-africaines à 118 milliards de dollars d’ici 2030.
La question du foncier, clé de voûte
Au-delà des financements, c’est la question foncière qui demeure centrale. En Algérie comme en Afrique de l’Ouest, la sécurisation des droits fonciers et la planification territoriale font défaut. Les réformes agraires avancent lentement, et les conflits d’usage entre agriculteurs, éleveurs et industriels se multiplient. La décision algérienne de réserver les terres agricoles à l’alimentation constitue un signal fort, mais sa mise en œuvre se heurte à la réalité des pressions économiques.
Alors que l’Algérie tente de sanctuariser ses terres, l’Afrique de l’Ouest doit trouver sa propre voie pour concilier urbanisation, industrialisation et souveraineté alimentaire. La bataille du foncier n’est que le reflet d’un enjeu plus large : celui d’une transformation agricole qui ne pourra se faire sans une vision intégrée des territoires. Le riz, produit stratégique, sera le test de cette capacité à articuler volonté politique et réalité du terrain.