Entre 2018 et 2023, la facture d'importation de sucres et confiseries du Cameroun est passée de 50 à près de 140 millions de dollars, selon les données de l'INS et de Comtrade. Ce triplement intervient en dépit du Plan intégré d'import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH), lancé en 2021 pour réduire la dépendance extérieure. Ce paradoxe camerounais fait écho aux difficultés de l'Afrique de l'Ouest à transformer ses ambitions de souveraineté alimentaire en réalité.
Souveraineté alimentaire : le paradoxe du sucre camerounais
Malgré le Plan d'import-substitution (PIISAH), la facture d'importation a triplé en 5 ans.
Une ambition contrariée par les chiffres
Le PIISAH, pilier de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30), fixait un objectif de production locale de sucre de 500 000 tonnes par an, censé couvrir la demande intérieure et dégager des excédents exportables. Or, la réalité des échanges montre une tendance inverse : la valeur des importations a presque triplé, passant de 50 millions de dollars en 2018 à 137 millions en 2023. L'Institut national de la statistique (INS) souligne que cette hausse rapide coïncide avec un déficit commercial record.
Un décalage structurel qui dépasse le sucre
Ce cas illustre une dynamique plus large en Afrique centrale et de l'Ouest. Les politiques d'import-substitution, pourtant adoptées par plusieurs États membres de la CEDEAO, peinent à enrayer la dépendance alimentaire. Au Cameroun comme ailleurs, les obstacles sont multiples : faiblesse des investissements dans les infrastructures agricoles, accès limité au crédit pour les producteurs, concurrence des importations subventionnées et volatilité des cours mondiaux. La production locale de sucre stagne, tandis que la consommation intérieure croît sous l'effet de la démographie et de l'urbanisation.
Des leçons pour les filières stratégiques ouest-africaines
Cette situation n'est pas propre au sucre. La filière riz, par exemple, connaît un écart similaire entre les objectifs de la CEDEAO (réduction des importations de 30 % d'ici 2025) et la réalité des flux commerciaux. Selon les données de la FAO, l'Afrique de l'Ouest importe encore près de 40 % de son riz consommé. Le cacao, l'arachide ou le coton, souvent présentés comme des succès d'exportation, révèlent eux aussi une transformation locale insuffisante. Le paradoxe camerounais met en lumière un problème de cohérence entre les plans nationaux et les incitations économiques réelles.
Les causes profondes du décalage
Au-delà des annonces politiques, plusieurs facteurs expliquent l'échec relatif des politiques d'import-substitution. D'abord, le manque de coordination régionale : alors que le Cameroun importe du sucre, certains pays voisins produisent des excédents. Ensuite, le coût de production local reste souvent plus élevé que le prix mondial, rendant les produits locaux non compétitifs sans barrières douanières suffisantes. Enfin, la faiblesse des chaînes de valeur : peu de transformation locale, pertes post-récolte élevées, accès insuffisant aux intrants de qualité.
Une région à la recherche de modèles durables
Le lancement récent au Burkina Faso du fonds souverain minier Siniyan-Sigui (mai 2026) montre que les États tentent d'utiliser leurs ressources extractives pour financer le développement agricole. Mais la question de la souveraineté alimentaire ne se résume pas à des transferts budgétaires. Elle exige une refonte des politiques commerciales, un appui à la recherche agronomique et une meilleure intégration régionale des marchés. Le Cameroun n'est pas un cas isolé ; il cristallise les tensions entre ambitions affichées et réalités du commerce international.
L'écart entre les objectifs d'import-substitution et les résultats réels observés au Cameroun interroge la pertinence des stratégies actuelles en Afrique de l'Ouest. Alors que les besoins alimentaires s'accroissent, la région doit repenser ses approches, en tenant compte des contraintes structurelles et de la volatilité des marchés mondiaux. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas ; elle se construit sur des filières compétitives et intégrées.