Plus de 150 milliards de francs CFA de riz local invendus engorgent les entrepôts de la vallée du fleuve Sénégal. Derrière le discours sur la souveraineté alimentaire, c’est une crise de trésorerie qui fragilise toute la chaîne du crédit agricole. L’outil juridique existant — le Système de Récépissé d’Entrepôt — reste pourtant sous-utilisé, alors que la région multiplie les initiatives pour structurer ses filières agricoles.
150 milliards FCFA de riz invendus : le paradoxe de la vallée
Des stocks qui en disent long sur les défis de la filière
« Ils possèdent la fortune, mais pas les liquidités »
150 milliards FCFA de riz local dorment dans les entrepôts de Dagana, Ross-Béthio et Saint-Louis. Les producteurs détiennent une richesse réelle, mais ne peuvent ni rembourser leurs crédits ni préparer l’hivernage.
Surproduction & importations
Facteurs réels, mais qui relèvent du temps long. Le débat est nécessaire, mais n’explique pas l’urgence actuelle.
Crise de trésorerie
Le riz est produit, de qualité, a une valeur marchande — mais ne se transforme pas assez vite en argent pour faire vivre les cultivateurs.
Des centaines de milliers de tonnes de riz — paddy et riz blanc — patientent sans acheteur dans les magasins de Dagana, Ross-Béthio et Saint-Louis.
Chaîne du crédit fragilisée
Producteurs incapables de rembourser leurs crédits de campagne → risque pour toute la filière.
Système de Récépissé d’Entrepôt
Outil juridique existant mais sous-utilisé pour transformer le stock en garantie financière.
Contexte macro-économique Sénégal
Solde budgétaire (% PIB)
Selon le FMI
Dette publique brute (% PIB)
Selon le FMI
Inflation
Selon le FMI
L’urgence est une crise de trésorerie, pas seulement un débat sur la surproduction ou les importations. Le riz est là, de qualité, mais il ne circule pas.
Le Système de Récépissé d’Entrepôt pourrait débloquer des liquidités. La région multiplie les initiatives pour structurer ses filières agricoles.
Dans les magasins de Dagana, Ross-Béthio ou Saint-Louis, des centaines de milliers de tonnes de riz — paddy et riz blanc — patientent sans acheteur. Produit par des agriculteurs qui ont répondu à l’appel national à l’autosuffisance, ce stock est estimé à plus de 150 milliards FCFA par l’interprofession. Paradoxe saisissant : les producteurs détiennent une richesse réelle mais ne peuvent ni rembourser leurs crédits de campagne, ni préparer l’hivernage à venir. Ils possèdent la fortune, mais pas les liquidités.
Ce paradoxe est souvent présenté comme une crise de surproduction ou la conséquence d’importations trop généreuses. Ces facteurs existent et méritent un débat de fond, mais ils relèvent du temps long. L’urgence aujourd’hui est d’une autre nature : c’est une crise de trésorerie. Le riz est produit, il est de qualité, il a une valeur marchande — mais il ne se transforme pas assez vite en argent pour faire vivre ceux qui l’ont cultivé. Or, lorsqu’un producteur ne peut rembourser, c’est toute la chaîne du crédit agricole qui se grippe, compromettant la campagne suivante avant même qu’elle ne commence.
Face à cette mécanique, la tentation est grande de réclamer toujours plus de subventions ou l’arrêt pur et simple des importations. Ces réponses ont leur place, mais elles sont coûteuses pour le budget de l’État, lentes à produire leurs effets, et parfois contradictoires avec l’objectif de contenir le prix payé par le consommateur. Or, il existe un levier plus rapide, plus économe, et curieusement absent du débat : le Système de Récépissé d’Entrepôt.
Un outil juridique en sommeil
Le Sénégal s’est doté de cet instrument par la loi de juillet 2017, complétée par son décret d’application de 2020. Le principe en est d’une élégante simplicité : un producteur ou un transformateur dépose sa récolte dans un entrepôt agréé, reçoit un récépissé qui certifie la qualité et la quantité du produit, et peut utiliser ce document comme garantie pour obtenir un crédit bancaire. L’entrepôt joue ainsi le rôle de pont entre la valeur dormante et la liquidité. Mais malgré le cadre légal, l’outil reste largement inexploité, faute de promotion, d’entrepôts certifiés en nombre suffisant et de confiance de la part des institutions financières.
Ce blocage intervient dans un contexte régional où les initiatives agricoles se multiplient. Le 31 mai 2026, un projet agricole de 2,1 milliards de dollars était annoncé au Niger, ciblant quatre filières et près de 9 400 emplois. Le même mois, le Syndicat national agricole pour le progrès en Côte d’Ivoire (SYNAGRI) lançait une tournée nationale pour réclamer une refonte de la gouvernance agricole. Parallèlement, en Guinée, une mission du FMI discutait des réformes macroéconomiques, tandis que la BAD publiait de nouveaux avis de financement pour la région. Ces signaux montrent une prise de conscience collective : sans mécanismes financiers adaptés, l’effort de production se heurte à des goulots d’étranglement.
De la production à la liquidité, le chaînon manquant
Le cas sénégalais illustre une fragilité propre à beaucoup de filières agricoles ouest-africaines : l’incapacité à transformer une récolte abondante en revenu immédiat. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas seulement par l’augmentation des volumes ; elle exige des infrastructures de stockage, de transformation et de financement qui permettent de lisser les flux de trésorerie. Le récépissé d’entrepôt, en sécurisant la transaction entre le producteur et le banquier, pourrait réduire le recours aux subventions d’urgence tout en stabilisant les prix pour le consommateur final.
Le temps de la maturité institutionnelle
L’évolution récente montre que les acteurs de la région cherchent à professionnaliser leurs instruments. L’Alliance des États du Sahel (AES) discute de mutualisation des outils de financement agricole. Mais au Sénégal, l’absence d’opérationnalisation de la loi de 2017 révèle un décalage entre l’ambition législative et la réalité du terrain. Les producteurs, les banques et l’État doivent désormais accorder leurs intérêts pour faire du récépissé d’entrepôt un maillon crédible de la chaîne de valeur.
L’engorgement des stocks de riz au Sénégal n’est pas une fatalité : il révèle surtout une maturité insuffisante des mécanismes de financement post-récolte. Alors que la région multiplie les projets de grande envergure — du Niger à la Côte d’Ivoire — la question centrale reste la même : comment faire en sorte que la richesse produite par les agriculteurs puisse circuler, se transformer et irriguer l’économie locale ? Faute de réponse opérationnelle, le risque est de voir se multiplier les crises de trésorerie, fragilisant chaque année un peu plus le pari de la souveraineté alimentaire.