Le nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest est passé de 22,1 millions en 2020 à 52 millions en 2026, soit plus du double en six ans. Cette dégradation, liée au changement climatique, aux conflits et à l'inflation, pousse la CEDEAO à renforcer sa Réserve Régionale de Sécurité Alimentaire (RRSA), créée en 2013. Le dispositif repose sur un stock physique de denrées et un mécanisme financier, mais ce dernier n'est toujours pas pleinement opérationnel. Les 29 et 30 juillet 2026, un atelier à Lomé vise à finaliser les procédures du futur guichet de « Financement des risques », étape clé pour la stratégie 2026-2030.

Infographie — Riz · Souveraineté alimentaire

Un mécanisme à deux vitesses

La RRSA, conçue comme un filet de sécurité régional, combine un stock pré-positionné de denrées et un fonds d'intervention d'urgence. Si le volet physique a déjà permis plus de vingt-sept opérations dans plusieurs pays, le volet financier reste lettre morte faute de procédures claires. Ce déséquilibre limite la capacité de la CEDEAO à répondre rapidement aux crises, alors que les besoins explosent : 52 millions de personnes affectées, contre 22,1 millions en 2020, soit une hausse de 135 % en six ans. Les facteurs sont multiples : sécheresses récurrentes, inondations, conflits armés dans le Sahel central, et flambée des prix des produits alimentaires importés.

L'atelier de Lomé, appuyé par l'Agence française de développement (AFD) et la Banque mondiale via le Programme de résilience des systèmes alimentaires (FSRP), entend combler ce vide. L'objectif est de définir les critères de déclenchement, les circuits de décaissement et les mécanismes de suivi pour que les fonds soient disponibles en quelques semaines, voire quelques jours. « Disposer de ressources rapidement mobilisables pour une réponse plus rapide et plus efficace », résume Mme Deweh Emily Gray, représentante résidente de la CEDEAO au Togo. Cette réforme s'inscrit dans la révision de la Stratégie régionale de stockage de sécurité alimentaire pour 2026-2030, qui doit intégrer le financement des risques comme composante à part entière.

L'enjeu de la rapidité d'intervention

Historiquement, les crises alimentaires ouest-africaines frappent de manière cyclique, mais leur intensité s'accroît. L'écart entre l'alerte et l'intervention est souvent fatal : les mécanismes régionaux, bien que structurés, pâtissent de lourdeurs administratives. Le volet financier de la RRSA, une fois opérationnel, pourrait permettre d'acheter des denrées localement, de subsidier les prix ou de soutenir les populations vulnérables sans attendre les appels d'urgence internationaux. C'est un enjeu de souveraineté : dépendre moins de l'aide extérieure et renforcer les capacités endogènes.

Cependant, la réussite du guichet dépend de plusieurs facteurs. D'abord, la prévisibilité des contributions des États membres, qui peinent parfois à honorer leurs engagements. Ensuite, la coordination avec les dispositifs nationaux, souvent hétérogènes. Enfin, la transparence des procédures pour éviter les détournements. L'atelier de Lomé devra aussi trancher la question du ciblage : comment identifier les bénéficiaires sans créer d'exclusion ou de tensions locales ?

Au-delà du financement d'urgence, la stratégie régionale bute sur un problème structurel : la production agricole locale ne couvre qu'une partie des besoins. L'Afrique de l'Ouest importe encore massivement du riz, du blé et du maïs, ce qui la rend vulnérable aux chocs extérieurs. La RRSA ne peut être qu'un palliatif ; la souveraineté alimentaire passe par des investissements durables dans l'agriculture familiale, la transformation locale et les infrastructures de stockage. Le volet financier, s'il permet d'agir vite, ne doit pas masquer l'urgence de réformes de fond.

Le guichet de financement des risques n'est qu'un maillon – essentiel mais non suffisant – dans la chaîne de la sécurité alimentaire régionale. Sa mise en place à Lomé illustre une prise de conscience, mais le chemin vers une résilience durable reste long. La vraie question est de savoir si les États membres accepteront de financer ce mécanisme de manière pérenne, et si la CEDEAO parviendra à dépasser les clivages politiques pour agir de façon coordonnée. L'avenir de 52 millions d'Ouest-Africains en dépend.