L'Organisation météorologique mondiale estime à 80 % la probabilité d'un épisode El Niño entre juin et août 2026, avec des répercussions attendues jusqu'en novembre. Pour l'Afrique de l'Ouest, dont la sécurité alimentaire dépend encore largement des importations, cette perspective confronte les filières stratégiques – en particulier le riz – à des fragilités structurelles. Alors que les investissements dans les infrastructures et la transformation locale progressent, le choc climatique à venir mettra à l'épreuve la résilience du modèle agricole régional.
🌾 Souveraineté rizicole : le test El Niño
L'Afrique de l'Ouest face à un choc climatique annoncé. Entre dépendance aux importations et fragilités structurelles, la filière riz sous pression.
Sécheresses et pluies erratiques dans la zone soudano-sahélienne, cœur de la production rizicole régionale.
🔑 Les fragilités structurelles
La CEDEAO a multiplié les initiatives pour stimuler la production rizicole, mais le choc El Niño 2026 mettra à l’épreuve la résilience du modèle agricole régional. Les investissements dans les infrastructures et la transformation locale n’ont pas encore consolidé les acquis en matière de sécurité alimentaire.
Né dans le Pacifique équatorial, El Niño modifie la circulation atmosphérique mondiale, provoquant sécheresses et pluies erratiques dans plusieurs régions du globe. En Afrique de l'Ouest, les épisodes historiques ont souvent coïncidé avec des déficits pluviométriques majeurs, notamment dans la zone soudano-sahélienne. Le précédent El Niño, en 2023-2024, a contribué à faire de 2024 l'année la plus chaude enregistrée et a perturbé les cycles de culture du maïs, du mil et du riz. L'alerte de l'OMM pour 2026 intervient dans un contexte où la région n'a pas encore consolidé ses acquis en matière de sécurité alimentaire.
Le riz est au cœur des enjeux de souveraineté alimentaire en Afrique de l'Ouest. La consommation régionale dépasse largement la production locale, et les importations – souvent en provenance d'Asie – pèsent lourdement sur les balances commerciales. Les États membres de la CEDEAO ont multiplié les initiatives pour stimuler la production rizicole, avec des objectifs ambitieux de réduction des importations. Mais les progrès restent inégaux, freinés par le manque d'infrastructures d'irrigation, l'accès limité aux intrants et la faible mécanisation. Un choc climatique comme El Niño pourrait anéantir une partie des gains récents.
L'impact d'El Niño sur la riziculture ouest-africaine serait double. D'une part, des sécheresses prolongées menaceraient les rizières pluviales, qui représentent une part importante de la production. D'autre part, des pluies excessives et mal réparties pourraient entraîner des inondations, notamment dans les bas-fonds aménagés pour le riz. Les zones les plus vulnérables sont celles du Sahel – Burkina Faso, Mali, Niger – où la dépendance aux précipitations est totale, mais aussi les grandes plaines irriguées du fleuve Sénégal et du Niger, qui dépendent des barrages hydroélectriques. Le barrage de Souapiti, en Guinée, dont la construction a été accompagnée d'un programme de formation d'ingénieurs, symbolise les espoirs d'une maîtrise de l'eau, mais sa mise en service est encore récente et sa résilience face à un choc climatique reste à prouver.
Parallèlement, les investissements dans les infrastructures de logistique et de transformation progressent. Le port de Lomé, hub régional, a traité plus de 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024, dont une part significative de céréales importées. Ce maillon reste stratégique pour l'approvisionnement d'urgence, mais il ne résout pas le problème structurel de la dépendance. La CEDEAO, de son côté, a dévoilé un « Pacte d'avenir » en six piliers visant à consolider l'intégration régionale, incluant la sécurité alimentaire. Mais ces engagements politiques devront se traduire en actions concrètes, notamment en matière de stockage de réserves, de systèmes d'alerte précoce et de filets de sécurité pour les producteurs.
La transformation locale des filières stratégiques, comme le riz, l'arachide ou le coton, est souvent présentée comme la clé de la souveraineté. Au Togo, par exemple, les centrales thermiques continuent de dominer le mix énergétique, alors que l'agro-industrie a besoin d'une énergie fiable et abordable. Le développement de l'hydroélectricité, via des barrages comme Souapiti, pourrait améliorer la compétitivité des unités de transformation. Mais ces investissements demandent du temps, et les effets d'El Niño se feront sentir dès cette année.
Au-delà de la seule question climatique, la situation révèle les fragilités intrinsèques d'un modèle agricole ouest-africain encore trop dépendant de l'extérieur. Les importations de riz, massives, exposent la région aux fluctuations des cours mondiaux et aux crises logistiques. La diversification des sources d'approvisionnement et l'augmentation de la production locale sont des impératifs de long terme, mais ils nécessitent une coordination régionale bien plus forte que celle observée jusqu'ici.
El Niño 2026 n'est pas une fatalité, mais il agit comme un révélateur des vulnérabilités d'une région qui mise sur la souveraineté alimentaire sans avoir encore sécurisé les bases de sa production. Le choc climatique à venir pourrait accélérer certaines réformes, ou au contraire exacerber les tensions sur les ressources. Au-delà du riz, c'est l'ensemble des filières stratégiques – cacao, coton, arachide – qui sont exposées à des perturbations météorologiques croissantes. La capacité de l'Afrique de l'Ouest à transformer ces menaces en opportunités dépendra de sa volonté d'investir massivement dans l'irrigation, la recherche agronomique et l'intégration régionale des marchés.