Cinq ans après les chocs conjugués du Covid-19 et de la guerre en Ukraine, la sécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest reste un horizon lointain. Les promesses de souveraineté se heurtent à une dépendance persistante aux importations de céréales et à une crise des engrais qui fragilise la production locale. Si quelques pays, comme l'Éthiopie, montrent la voie, la région ouest-africaine peine à transformer ses ambitions en réalités tangibles.
Céréales & engrais : le double piège
Cinq ans après les chocs de 2020 et 2022, la dépendance persiste. Plus des deux tiers du blé consommé en Afrique sont encore importés.
Pénuries et flambée des prix
Covid-19 : les chaînes d'approvisionnement explosent. Les prix du blé s'envolent.
Guerre en Ukraine · 522 $/tonne
Le blé atteint 522 $/t (contre ~200 $ en 2020). La Russie et l'Ukraine fournissaient 30% des exportations mondiales.
Toujours 65% importé
Malgré les promesses de souveraineté, plus de 65% des besoins en blé du continent sont importés.
Un échec des promesses souverainistes
Afrique de l'Ouest et du Nord : dépendance massive au blé, riz et maïs importés.
⛓️ Les trois maillons faibles
📊 EN BREF — Afrique de l'Ouest
La région importe massivement riz, blé et maïs. Les promesses de souveraineté alimentaire post-2022 n'ont pas inversé la tendance. Sans engrais ni production locale compétitive, le double défi reste entier.
Les souvenirs des pénuries de 2020 et de la flambée des prix du blé en 2022 restent vifs dans les esprits. La guerre en Ukraine a brutalement rappelé la vulnérabilité du continent africain, alors que la Russie et l'Ukraine fournissaient environ 30% des exportations mondiales de blé et étaient les principaux fournisseurs de l'Afrique. En mai 2022, la tonne de blé atteignait 522 dollars, contre 200 dollars deux ans plus tôt. Cette crise a déclenché une vague d'annonces souverainistes : plusieurs pays africains ont promis de réduire leur dépendance alimentaire. Pourtant, en 2026, plus de 65% des besoins en blé du continent sont encore importés, selon les données officielles. L'Afrique du Nord reste la plus exposée, mais l'Afrique de l'Ouest n'est pas en reste, elle qui importe massivement riz, blé et maïs.
##Une dépendance céréalière qui persiste Les aléas climatiques expliquent en partie cet échec. Les sécheresses, inondations et autres phénomènes extrêmes ont frappé de nombreux producteurs ouest-africains, réduisant les récoltes et compromettant l'autosuffisance. L'Éthiopie fait figure d'exception : grâce à une volonté politique forte et des investissements stratégiques, le pays a réussi à augmenter sa production de blé au point de réduire significativement ses importations, qui atteignaient près d'un milliard de dollars par an avant 2021. Ce succès montre que la souveraineté alimentaire est possible, mais elle exige une vision à long terme et des moyens conséquents. En Afrique de l'Ouest, les politiques agricoles restent souvent fragmentées, et les engagements souverainistes peinent à se concrétiser sur le terrain.
##La crise des engrais, second frein à l'autosuffisance Au-delà de la dépendance céréalière, un autre défi mine la production agricole régionale : l'accès aux engrais. Lors d'une visioconférence tenue le 20 mai 2026, des experts comme Patrice Annequin (West Africa Fertilizer Association) et Mounir Halim (AFRIQOM) ont dressé un constat alarmant. La région importe la majorité de ses engrais, ce qui l'expose aux fluctuations des prix mondiaux et aux ruptures d'approvisionnement. Les petits producteurs, qui constituent l'essentiel du tissu agricole, sont les premières victimes de cette volatilité. Ils peinent à se procurer les intrants au moment crucial des semis, ce qui pénalise les rendements et aggrave l'insécurité alimentaire.
Pour sortir de cette impasse, plusieurs pistes ont été évoquées. Patrice Annequin a insisté sur la mutualisation des achats d'engrais entre États ouest-africains, afin de stabiliser les prix et de sécuriser les stocks. Il a également plaidé pour des subventions mieux ciblées et des investissements dans les infrastructures de stockage. De son côté, Mounir Halim a souligné que la volatilité du marché des engrais est désormais structurelle. Selon lui, le véritable enjeu n'est plus seulement le prix, mais l'accès physique des agriculteurs aux intrants. Il recommande de diversifier les sources d'approvisionnement, de développer une production locale d'engrais et de renforcer les chaînes logistiques, des ports aux entrepôts. Une meilleure planification des achats publics est également cruciale pour éviter les retards qui perturbent les campagnes agricoles.
Ces analyses font écho aux enseignements des crises passées. La flambée des prix du blé en 2022 avait déjà mis en lumière la fragilité du système alimentaire ouest-africain, mais les réponses apportées ont été insuffisantes. Aujourd'hui, la crise des engrais ajoute une couche de complexité : sans intrants abordables, il est impossible d'augmenter la production locale de céréales pour réduire la dépendance aux importations. Les deux défis sont donc intimement liés, et toute stratégie de souveraineté alimentaire doit les aborder de front.
L'Afrique de l'Ouest dispose pourtant d'atouts non négligeables. La région bénéficie de terres arables abondantes, d'une main-d'œuvre jeune et d'une demande intérieure en forte croissance. Mais la réalisation de ce potentiel nécessite une coordination régionale renforcée, des investissements durables et une rupture avec les approches fragmentées du passé. Le modèle éthiopien, bien que non transposable en l'état, offre une source d'inspiration : une volonté politique soutenue, des politiques cohérentes et un ciblage des filières stratégiques peuvent porter leurs fruits.
En définitive, la sécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest ne se décrète pas ; elle se construit pas à pas, en surmontant les obstacles structurels que sont la dépendance aux importations et la vulnérabilité des intrants. Les annonces souverainistes des années post-Covid et post-Ukraine ont créé une fenêtre d'opportunité, mais celle-ci se referme peu à peu si les actes ne suivent pas. La crise des engrais de 2026 pourrait être le signal d'alarme qui pousse enfin les États à agir de manière coordonnée.
La double contrainte de la dépendance céréalière et de la crise des engrais révèle les limites des approches nationales isolées. Alors que les chocs externes se multiplient, l'intégration régionale et la mutualisation des moyens apparaissent comme des conditions nécessaires, sinon suffisantes, pour construire une souveraineté alimentaire durable. L'Afrique de l'Ouest saura-t-elle tirer les leçons du passé et transformer ses vulnérabilités en forces ?