Alors que la population mondiale atteindra 9,7 milliards d'habitants en 2050, l'Afrique de l'Ouest doit augmenter sa production alimentaire de 50 à 70 % pour répondre à la demande, selon les projections de l'ONU. Cette équation pèse particulièrement sur la filière riz, pilier de la souveraineté alimentaire régionale, mais encore tributaire des importations. Entre tensions foncières, dégradation des sols et faibles rendements, la région cherche des voies de transformation pour renforcer ses filières stratégiques.
Riz ouest-africain : le grand écart production-importation
Horizon 2050 · Déficit structurel · Voies de résilience
(stagnation)
(déficit commercial)
(poids du riz)
monde 2050
production alimentaire
L'horizon 2050 impose une relecture des politiques agricoles ouest-africaines. Selon les estimations récentes, 80 % de l'accroissement nécessaire de la production dans les pays en développement devra provenir de l'augmentation des rendements, et seulement 20 % de l'expansion des terres arables. Cette réalité remet en question le modèle extensif encore dominant dans les campagnes de la région. La filière riz, qui représente près de 40 % des calories consommées en Afrique de l'Ouest, illustre ces tensions : la production locale stagne autour de 20 millions de tonnes, tandis que les importations dépassent 8 millions de tonnes par an, grevant les balances commerciales nationales.
Un déficit structurel aux racines multiples
Les causes de ce déficit sont bien identifiées : faible mécanisation, accès insuffisant aux intrants de qualité, irrigation limitée (moins de 5 % des surfaces rizicoles au Sénégal, par exemple), et morcellement des exploitations. À cela s'ajoute la pression démographique, qui réduit les jachères et accélère l'épuisement des sols. Selon une étude de 2023 citée par la FAO, les rendements rizicoles en Afrique de l'Ouest plafonnent à 2,3 tonnes par hectare, contre plus de 4 tonnes en Asie du Sud-Est. Ce différentiel technique et organisationnel constitue le principal frein à l'autosuffisance.
Les filières d'exportation mises à l'épreuve
Les cultures de rente (cacao, arachide, coton) ne sont pas en reste. Le cacao ivoirien, premier exportateur mondial, doit composer avec la déforestation importée et les exigences de traçabilité du règlement européen anti-déforestation. L'arachide sénégalaise, pilier de l'économie rurale, subit la concurrence des huiles de palme asiatiques et une baisse tendancielle des cours. Quant au coton burkinabè, il fait face à une volatilité des prix mondiaux et à une transition agroécologique encore balbutiante. Toutes ces filières sont confrontées à une même interrogation : comment transformer davantage localement pour capter la valeur ajoutée et créer des emplois, plutôt que d'exporter des matières premières brutes ?
Des pistes de transformation locale émergentes
Plusieurs initiatives récentes montrent une prise de conscience. Le Sénégal a lancé en 2025 un plan national de souveraineté alimentaire qui prévoit d'augmenter de 30 % la production de riz d'ici 2030, via la réhabilitation de périmètres irrigués et la distribution de semences améliorées. En Côte d'Ivoire, le gouvernement encourage la transformation artisanale du cacao en produits finis (beurre, poudre, chocolat) par des coopératives locales, avec un objectif de 20 % de transformation locale d'ici 2028. Le Bénin, de son côté, mise sur la valorisation de l'ananas en jus et fruits séchés pour les marchés régionaux. Ces efforts restent toutefois modestes face aux défis structurels : le manque d'infrastructures de stockage, de transport et d'énergie freine le décollage des agro-industries rurales.
L'enjeu du foncier et du changement climatique
La pression sur les terres s'intensifie. Dans le delta du fleuve Sénégal, les aménagements hydro-agricoles pour le riz entrent en conflit avec l'expansion des cultures maraîchères et l'urbanisation. Au Mali, l'Office du Niger, plus grand périmètre irrigué d'Afrique de l'Ouest, voit ses rendements menacés par l'envasement et la salinisation. Le changement climatique accroît l'incertitude : les sécheresses récurrentes dans le Sahel et les inondations en zone côtière perturbent les calendriers culturaux. Selon le GIEC, la production agricole ouest-africaine pourrait chuter de 5 à 20 % d'ici 2050 si aucune adaptation majeure n'est engagée.
Regards croisés sur les modèles de développement
Les approches divergent. D'un côté, certains plaident pour une intensification durable basée sur les engrais organiques et les semences résistantes au stress hydrique, prônée par des organisations paysannes comme le ROPPA (Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l'Afrique de l'Ouest). De l'autre, des partenaires techniques et financiers (Banque mondiale, AFD) promeuvent des partenariats public-privé pour attirer les investissements dans les chaînes de valeur, avec le risque d'une concentration au profit de grands groupes. Le défi est de concilier productivité, inclusion des petits producteurs et préservation des ressources naturelles.
Le rôle des politiques régionales
La CEDEAO a adopté en 2025 une nouvelle stratégie de développement des filières agricoles prioritaires, qui vise à harmoniser les normes phytosanitaires et à faciliter les échanges intra-régionaux. L'objectif est de réduire de 30 % la facture alimentaire nette de la région d'ici 2030. Cependant, la mise en œuvre se heurte aux intérêts nationaux et aux disparités de capacité. Le Nigeria, par exemple, a imposé en 2024 des barrières tarifaires sur les importations de riz pour protéger sa production locale, ce qui a perturbé les flux commerciaux avec ses voisins.
Ces dynamiques révèlent une région à la croisée des chemins. L'urgence de nourrir une population croissante se heurte à des contraintes structurelles anciennes, mais aussi à des opportunités inédites liées aux transitions agroécologique et numérique. La souveraineté alimentaire ne sera pas atteinte par une seule recette miracle, mais par une combinaison de réformes foncières, d'investissements dans l'irrigation et la transformation, et de coordination régionale. Les leçons de la crise du riz de 2008, qui avait provoqué des émeutes dans plusieurs capitales ouest-africaines, restent d'actualité : la dépendance aux marchés internationaux expose la région à des chocs exogènes. À l'heure où les cours du riz thaïlandais ont bondi de 15 % au premier semestre 2026, l'impératif de produire plus et mieux localement n'a jamais été aussi pressant.