Le 16 juin 2026, les présidents Alassane Ouattara et John Dramani Mahama ont annoncé à Abidjan une série de mesures visant à harmoniser leurs politiques de prix du cacao. Cette décision, qui intervient après plusieurs années de fluctuations erratiques des cours, entend consolider le pouvoir de négociation des deux pays face aux acheteurs internationaux. Elle marque une nouvelle étape dans la construction d’un cartel de producteurs qui pèse près de 60 % de l’offre mondiale.

Infographie — Cacao

Un sommet pour aligner les stratégies

La déclaration conjointe publiée à l’issue du Sommet de haut niveau sur l’avenir de la filière cacao prévoit notamment l’harmonisation des prix bord champ, un meilleur alignement des primes accordées aux producteurs ainsi qu’une coordination accrue des calendriers des campagnes cacaoyères. Concrètement, Abidjan et Accra s’engagent à limiter la concurrence transfrontalière qui pousse parfois les prix à la baisse et à parler d’une seule voix lors des négociations avec les grands négociants et les industriels du chocolat. Cette initiative s’inscrit dans le prolongement de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (ICCIG), devenue au fil des années un instrument clé de régulation du marché.

Le poids statistique des deux géants

À eux seuls, la Côte d’Ivoire et le Ghana représentent entre 55 % et 65 % de la production mondiale selon les campagnes. Le premier produit entre 2 et 2,3 millions de tonnes par an, le second entre 600 000 et 900 000 tonnes. Leur production alimente l’essentiel d’une industrie mondiale du chocolat dont la valeur dépasse 150 milliards de dollars et pourrait franchir les 200 milliards à l’horizon 2030. Pourtant, les planteurs ivoiriens et ghanéens ne captent qu’une fraction minime de cette richesse, leurs revenus restant vulnérables aux spéculations des marchés à terme et aux stratégies des multinationales.

Un paradoxe persistant

Malgré leur domination sur l’offre, les deux pays subissent depuis des décennies le même paradoxe : ils produisent l’essentiel du cacao mais n’en maîtrisent pas le prix. Les tentatives passées d’instaurer un prix plancher ou de suspendre les ventes se sont heurtées à la résistance des acheteurs et à des difficultés de coordination. Ce sommet cherche donc à dépasser ces écueils en alignant plus finement les politiques nationales. Les médias locaux soulignent que cette synergie renforcée devrait aussi améliorer la traçabilité et la durabilité de la filière, des exigences de plus en plus fortes côté consommateurs.

Une évolution vers un cartel plus structuré

L’annonce du 16 juin ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une séquence politique amorcée avec le Plan national de développement ivoirien 2026-2030, qui met l’accent sur la transformation locale et l’amélioration de la valeur ajoutée. Le Ghana, de son côté, a multiplié les réformes pour stabiliser sa production après des années de baisse due aux maladies et à l’orpaillage illégal. En se coordonnant, les deux capitales espèrent non seulement stabiliser les cours, mais aussi attirer davantage d’investissements dans la transformation locale – un levier pour capter une plus grande part de la valeur.

Quels défis pour la mise en œuvre ?

Si la volonté politique est affichée, la mise en œuvre reste semée d’embûches. L’harmonisation des prix implique de surmonter des différences structurelles : la Côte d’Ivoire a un système de commercialisation plus libéralisé que le Ghana, où l’État intervient via le Cocobod. De plus, les multinationales du cacao, comme Barry Callebaut ou Cargill, pourraient chercher à contourner ou à diluer l’impact de ces mesures en jouant sur les différentiels de qualité ou en renforçant leurs approvisionnements alternatifs. Enfin, les exigences européennes en matière de déforestation importée et de traçabilité ajoutent une couche de complexité réglementaire.

L’accord d’Abidjan illustre la tendance croissante des grands producteurs de matières premières à s’organiser en cartels pour peser sur les prix, à l’image de l’OPEP pour le pétrole. Reste à savoir si la Côte d’Ivoire et le Ghana parviendront, cette fois, à faire respecter leurs nouvelles règles face à des acheteurs puissants et à un marché volatil. L’issue de ce pari pourrait redessiner les équilibres de la filière cacao pour les années à venir.