Après le record historique de 2024, le cours du cacao a nettement reculé, ravivant la volonté des deux principaux producteurs mondiaux – la Côte d'Ivoire et le Ghana, qui assurent plus de 60 % de l'offre – de coordonner leurs stratégies. L'idée d'une « OPEP du cacao » refait surface, avec l'ambition d'harmoniser les prix bord champ et de renforcer le pouvoir de négociation face aux acheteurs internationaux. Parallèlement, des initiatives privées comme le programme Income Accelerator de Nestlé tentent d'améliorer les revenus des producteurs, tandis qu'au Cameroun, le prix bord champ bondit en fin de campagne. Ces dynamiques révèlent une filière en quête de valeur ajoutée et de souveraineté.
L’ambition d’une « OPEP du cacao »
Côte d’Ivoire & Ghana veulent peser sur les prix et la transformation. Le Cameroun et le Nigeria invités.
Une alliance pour peser sur le marché mondial
Moins de deux ans après le pic historique des cours du cacao, les producteurs ouest-africains mesurent l'instabilité des marchés. En juin, la Côte d'Ivoire et le Ghana ont réaffirmé leur engagement à défendre les intérêts de leurs producteurs (source du 17 juin 2026). Aujourd'hui, ils franchissent une nouvelle étape en relançant l'idée d'une alliance structurée, surnommée « OPEP du cacao ». L'objectif est clair : harmoniser les prix bord champ, coordonner les calendriers de récolte et de commercialisation, et ainsi peser davantage face aux multinationales du chocolat. Le Cameroun et le Nigeria ont été invités à rejoindre ce front commun.
Cette tentative n'est pas nouvelle – des discussions similaires ont eu lieu par le passé sans aboutir à un cartel efficace. Mais le contexte actuel pourrait être plus favorable. La chute des cours après le record de 2024 a rappelé la vulnérabilité des producteurs dépendants des matières premières. Par ailleurs, la pression réglementaire en Europe (deforestation, devoir de vigilance) offre un levier inédit : les pays producteurs peuvent exiger des garanties en échange d'un cacao traçable et durable. L'invitation du Cameroun, dont le prix bord champ atteint des niveaux inédits en fin de campagne (2 750-2 850 FCFA/kg le 9 juillet), montre que la dynamique de hausse des prix peut aussi servir la coordination régionale.
Dans les plantations, des initiatives de terrain
Pendant que les États négocient, des acteurs privés expérimentent des solutions locales. Le 26 juin, une délégation de Nestlé (Côte d'Ivoire, Ghana, Togo, Cameroun, Nigeria, Sénégal) s'est rendue dans la plantation de Dosso Vafoungbé à Bringakro, en Côte d'Ivoire. Ce producteur est membre du programme Income Accelerator, lancé en 2009 par le Nestlé Cocoa Plan. Selon Nathan Bello, responsable régional, le programme vise à répondre à la baisse de qualité, aux maladies, au vieillissement des vergers et à la pauvreté des ménages. Il repose sur quatre piliers : bonnes pratiques agricoles, incitations financières directes, autonomisation des femmes et éducation des enfants.
Cette approche « holistique » (amélioration des pratiques, protection de l'environnement, scolarisation) est devenue un standard dans l'industrie, mais son efficacité à grande échelle reste à prouver. Nestlé affirme avoir appris de ses erreurs passées, notamment en matière de travail des enfants. Le programme illustre toutefois une tendance lourde : les entreprises chocolatières investissent de plus en plus dans l'amont pour sécuriser leur approvisionnement, tout en répondant aux exigences des consommateurs et des régulateurs.
Cameroun : une fin de campagne sous tension
Au Cameroun, troisième producteur africain, le marché connaît un accès de fièvre à quelques jours de la fermeture officielle de la campagne 2025-2026, le 15 juillet. En 48 heures, le prix au producteur a bondi de 250 FCFA, pour atteindre 2 750-2 850 FCFA/kg. Cette flambée soudaine peut s'expliquer par une offre réduite en fin de saison, une demande soutenue des exportateurs, ou des anticipations de hausse des cours mondiaux. Elle témoigne aussi de la volatilité qui caractérise les marchés agricoles ouest-africains, où les producteurs restent exposés aux fluctuations.
L'intégration du Cameroun dans l'alliance régionale pourrait atténuer ces à-coups en lissant les prix et en mutualisant l'information. Mais elle suppose une harmonisation des politiques agricoles entre des pays aux structures de production et aux fiscalités différentes. Le défi est d'autant plus grand que les pays d'Afrique centrale comme le Cameroun sont souvent en concurrence directe avec leurs voisins de l'Ouest.
Le pari de la transformation locale
Au-delà de la coordination des prix, l'enjeu structurel reste la transformation locale. L'Afrique produit la majeure partie du cacao mondial, mais ne capte qu'une faible part de la valeur : la fabrication de chocolat, les marques et la distribution restent concentrées en Europe et en Amérique du Nord. Développer une chaîne de valeur intégrée – broyage des fèves, production de beurre et de poudre, fabrication de chocolat, création de marques locales – permettrait de créer des emplois industriels et de réduire la dépendance aux exportations brutes. Des initiatives existent, comme la construction d'usines de broyage en Côte d'Ivoire et au Ghana, mais elles restent insuffisantes face au potentiel.
La relance de l'« OPEP du cacao » s'inscrit dans cette quête de souveraineté économique. En contrôlant mieux l'offre et les prix, les producteurs espèrent dégager des marges pour financer la transformation. Mais le chemin est long : il faudra convaincre les acheteurs internationaux, investir dans des infrastructures et former une main-d'œuvre qualifiée. La question de la date de la première réunion effective de l'alliance reste ouverte, tout comme celle de sa crédibilité.
La filière cacao ouest-africaine est à un tournant. Entre la tentation d'un cartel des producteurs, les programmes privés de durabilité et les tensions de marché, les acteurs cherchent un équilibre entre pouvoir de négociation et intégration verticale. L'évolution des prix dans les prochains mois, couplée aux décisions réglementaires européennes, pourrait déterminer si cette nouvelle alliance reste un vœu pieux ou devient un véritable instrument de transformation économique pour des millions de producteurs.