À l’approche de la saison des pluies en Afrique de l’Ouest, les prévisions climatiques alertent sur un retour probable du phénomène El Niño d’ici la fin 2026. Pour les filières cacao de Côte d’Ivoire et du Ghana, qui assurent plus de 60 % de l’offre mondiale, cette perspective ranime le spectre d’une crise de production similaire à celle de 2023-2024, qui avait fait grimper les cours à des niveaux historiques. Au-delà de l’aléa météorologique, c’est la résilience même du modèle cacaoyer ouest-africain qui est interrogée.
El Niño 2026 : le spectre d’une nouvelle flambée
Chronologie des chocs El Niño
Pourquoi la menace est sérieuse
Contexte macro Côte d’Ivoire
Le cacao représente une part majeure des exportations. Une crise de production pèse sur l’équilibre budgétaire et commercial.
Corridor cacao ouest-africain
Les modèles climatiques récents, publiés par les agences météorologiques internationales, indiquent une probabilité croissante de développement d’un épisode El Niño dans le Pacifique équatorial au second semestre 2026. Pour l’Afrique de l’Ouest, ce phénomène se traduit généralement par un déficit pluviométrique marqué sur la zone côtière du Golfe de Guinée, précisément là où se concentrent les plantations de cacao. Les précédents épisodes, notamment ceux de 2015-2016 et 2023-2024, ont entraîné des chutes de production de l’ordre de 20 à 30 % en Côte d’Ivoire et au Ghana, provoquant des tensions extrêmes sur le marché mondial.
L’inquiétude actuelle s’inscrit dans un contexte où le marché du cacao sort à peine d’une période de volatilité inédite. Entre 2022 et 2024, le cours du cacao a été multiplié par quatre, atteignant près de 12 000 dollars la tonne en avril 2024, sous l’effet conjugué de mauvaises récoltes liées à El Niño, de maladies des cacaoyers (swollen shoot, pourriture brune) et du vieillissement des plantations. Si les prix ont depuis reflué autour de 7 000 dollars, ils restent bien supérieurs à la moyenne historique de 3 000 dollars, signe d’un marché toujours en déséquilibre structurel.
Un déficit d’offre persistant
La menace El Niño survient alors que l’offre mondiale de cacao peine à se reconstituer. En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, la production de la campagne 2025-2026 est estimée à 2,1 millions de tonnes, encore en deçà du potentiel de 2,5 millions atteint avant la crise. Au Ghana, les difficultés sont plus aiguës : la production a chuté à 500 000 tonnes en 2024-2025, contre près d’un million au début des années 2010, en raison de la contrebande, du manque d’intrants et de la progression du virus du cacao swollen shoot. Un nouvel épisode El Niño aggraverait ces fragilités, notamment pour la récolte principale d’octobre à janvier, la plus sensible aux précipitations.
Les limites des stratégies de transformation locale
Face à la volatilité, les deux grands producteurs ont accéléré leurs politiques de transformation locale, avec pour objectif de capter davantage de valeur ajoutée. La Côte d’Ivoire vise à broyer 50 % de sa récolte d’ici 2030, tandis que le Ghana a multiplié les partenariats pour construire de nouvelles unités de broyage. Mais ces investissements sont exposés à un risque accru : en cas de pénurie de fèves, les usines locales, qui fonctionnent déjà en deçà de leur capacité faute d’approvisionnement, pourraient être contraintes de réduire leur activité. La souveraineté industrielle, dans ces conditions, reste tributaire de la stabilité climatique.
Des réponses insuffisantes face à l’aléa climatique
Les programmes d’adaptation au changement climatique se multiplient, portés par les conseils café-cacao ivoiriens et ghanéens, avec le soutien de partenaires internationaux. Ils incluent la distribution de variétés plus résistantes à la sécheresse, l’installation de systèmes d’irrigation et la mise en place de systèmes d’alerte précoce. Mais leur déploiement reste lent et coûteux. Selon des estimations de l’ICCO, moins de 15 % des exploitations ouest-africaines disposent d’un accès à l’irrigation, et le renouvellement des cacaoyers, qui nécessite un investissement de 5 000 à 8 000 dollars par hectare, n’est pas à la portée des petits planteurs sans appui public.
Une nouvelle pression sur les prix
Dans l’hypothèse d’un El Niño sévère, les analystes anticipent un nouveau resserrement de l’offre qui pourrait propulser les cours au-delà de 10 000 dollars la tonne. Une telle flambée aurait des conséquences ambiguës : d’un côté, elle améliorerait les recettes d’exportation des pays producteurs, mais de l’autre, elle encouragerait la substitution par d’autres ingrédients ou la réduction de la demande, comme on l’a observé avec le repli de la consommation en Europe et en Amérique du Nord. De plus, la hausse des prix ne profite que partiellement aux planteurs, qui perçoivent une fraction infime de la valeur finale, souvent fixée par des mécanismes administrés.
Un test pour la gouvernance régionale
La menace El Niño pose également la question de la coopération entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui ont tenté de coordonner leurs politiques commerciales via l’Initiative Cacao (Living Income Differential). Si les deux pays parviennent à maintenir un front commun face aux acheteurs internationaux, il leur faudra aussi investir dans des filets de sécurité pour les producteurs les plus vulnérables. À plus long terme, les chocs climatiques récurrents pourraient accélérer la quête de diversification économique dans ces pays, vers d’autres cultures ou vers des filières moins exposées aux caprices du climat.
Alors que la fenêtre se referme pour une action climatique décisive, la filière cacao ouest-africaine semble condamnée à naviguer entre crises de production et pics de prix. Le retour annoncé d’El Niño n’est qu’un avertissement de plus : sans transformation profonde des systèmes de production, la dépendance à un climat de moins en moins prévisible continuera de fragiliser l’un des piliers économiques de la région.