Les marchés du cacao viennent de connaître un regain de tension. Le 9 juillet 2026, les cours ont bondi à Londres et New York à leurs plus hauts niveaux depuis six mois, portés par l'inquiétude liée au développement d'El Niño au second semestre. Ce revirement brutal intervient alors que les acteurs tablaient sur un retour à l'abondance après deux campagnes difficiles. Le spectre d'une nouvelle pénurie plane à nouveau sur la Côte d'Ivoire et le Ghana, qui fournissent plus de 60 % de l'offre mondiale du cacao.
La reprise compromise par El Niño
Côte d'Ivoire & Ghana fournissent plus de 60 % de l'offre mondiale — le spectre d'une nouvelle pénurie plane.
Chronologie d’une embellie avortée
Parts de marché
Risque El Niño 2026
🔍 Contexte macro — Côte d’Ivoire
L'embellie avortée de la campagne 2025/2026
Jusqu'à récemment, les perspectives semblaient souriantes pour le cacao ouest-africain. En mai 2026, l'Association ivoirienne du café et du cacao (AICC) anticipait une production de 2 à 2,1 millions de tonnes pour la campagne 2025/2026, soit un net rebond par rapport au creux de la campagne précédente. Au Ghana, les récoltes s'annonçaient également en hausse, portées par des mesures gouvernementales de soutien aux producteurs et une météo clémente. Cette embellie avait fait refluer les cours mondiaux, qui évoluaient entre 3 000 et 4 000 dollars la tonne après avoir touché un sommet historique à 12 906 dollars en décembre 2024. Les analystes évoquaient même le retour d'un excédent d'offre à court terme, après des années de déficit. Mais ce scénario optimiste est aujourd'hui remis en cause.
La menace El Niño : un scénario qui se répète
Le facteur de perturbation s'appelle El Niño. Selon les dernières prévisions de la NOAA, l'épisode qui se profile pourrait être l'un des plus intenses depuis 75 ans. Pour le bassin cacaoyer ouest-africain, c'est un signal d'alarme. Lors du précédent El Niño, en 2023/2024, la région avait subi des précipitations deux fois supérieures à la normale, suivies d'une chaleur intense et de vents d'Harmattan secs et violents. Ces conditions avaient provoqué une chute brutale de la production et une flambée des prix. Les mêmes causes pourraient produire les mêmes effets : les pluies excessives favorisent le développement de maladies fongiques comme la pourriture brune, tandis que la sécheresse ultérieure réduit la taille des cabosses et la teneur en beurre de cacao. Les producteurs ivoiriens et ghanéens, déjà fragilisés par des coûts de production en hausse (engrais, pesticides, main-d'œuvre), se préparent au pire. Les autorités locales, conscientes de l'enjeu, multiplient les appels à la vigilance et encouragent les pratiques agricoles résilientes, mais l'ampleur du phénomène météorologique dépasse largement leur capacité d'adaptation à court terme.
Des marchés qui anticipent déjà la pénurie
Les cours du cacao ont immédiatement réagi à cette menace. Le 9 juillet, la tonne de cacao s'échangeait à 6 094 dollars à Londres et 4 521 livres sterling à New York, des niveaux qui n'avaient plus été vus depuis janvier 2026. Cette remontée brutale traduit la nervosité des investisseurs, qui intègrent désormais un risque de baisse de l'offre pour la campagne 2026/2027. La spéculation s'ajoute aux fondamentaux : les fonds d'investissement, qui avaient réduit leurs positions longues depuis le début de l'année, recommencent à parier sur la hausse. Parallèlement, les transformateurs (meuniers, chocolatiers) cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, ce qui soutient la demande spot. Le marché du cacao reste donc structurellement instable, oscillant entre espoirs de reprise et craintes de pénurie, au gré des aléas climatiques.
Les fragilités structurelles du modèle ouest-africain
Au-delà de l'épisode El Niño, cette situation met en lumière la vulnérabilité persistante des filières cacaoyères ivoirienne et ghanéenne. Malgré les progrès réalisés en matière de durabilité (certifications, traçabilité, lutte contre la déforestation), les exploitations restent majoritairement familiales, peu mécanisées et très dépendantes des conditions météorologiques. Le vieillissement des plantations, le manque d'accès au crédit et la faiblesse des rendements (souvent inférieurs à 500 kg/ha) limitent la capacité de réaction face aux chocs. Les tentatives de diversification variétale et d'irrigation restent marginales. Par ailleurs, la concentration de la production dans deux pays expose l'ensemble de la filière à un risque systémique : si la Côte d'Ivoire et le Ghana sont simultanément touchés par un choc climatique, c'est l'offre mondiale qui vacille. Cette interdépendance, qui avait déjà été soulignée lors de la flambée de 2024, n'a pas été résolue. Les initiatives régionales, comme l'Alliance des pays producteurs de cacao (Côte d'Ivoire, Ghana, Cameroun, Nigeria), peinent à imposer un prix plancher ou à coordonner des stratégies de stockage qui pourraient amortir les chocs.
L'enjeu de la transformation locale
Dans ce contexte, la transformation locale du cacao en produits semi-finis (beurre, poudre, masse) apparaît comme une piste pour mieux valoriser la production et réduire la dépendance aux fluctuations des cours mondiaux. La Côte d'Ivoire et le Ghana ont déjà fait des progrès : le taux de transformation locale atteint environ 40 % en Côte d'Ivoire et 30 % au Ghana. Mais cette industrie reste énergivore et tributaire des importations de gaz ou d'électricité, dont les coûts augmentent. De plus, la demande de beurre de cacao – utilisé dans le chocolat et les cosmétiques – suit une tendance haussière, ce qui pourrait offrir une compensation si la récolte de fèves venait à baisser. Néanmoins, une baisse de l'offre de fèves se répercute mécaniquement sur les volumes transformés, et les usines locales risquent de tourner en sous-capacité si la matière première vient à manquer.
Entre espoirs et incertitudes
À ce stade, il est encore trop tôt pour mesurer précisément l'impact d'El Niño sur la prochaine récolte. Les prévisions météorologiques restent incertaines et les producteurs peuvent encore ajuster leurs pratiques (paillage, ombrage, traitement fongicide) pour limiter les dégâts. Par ailleurs, la campagne 2025/2026 n'est pas encore terminée (elle s'achève en septembre) : les récoltes de mi-campagne, bien avancées, pourraient atténuer le choc si El Niño ne se manifeste qu'en fin d'année. Les stocks mondiaux, bien que réduits après les campagnes déficitaires, conservent un certain volant. Mais le signal envoyé par les marchés est clair : la volatilité reste la règle dans le cacao ouest-africain, et les fondamentaux – une offre concentrée, une demande rigide et un climat devenu erratique – continueront d'alimenter les soubresauts des cours dans les mois à venir.
Alors que le monde du cacao retient son souffle face à l'arrivée d'El Niño, cette nouvelle alerte climatique souligne une vérité plus profonde : la filière cacaoyère ouest-africaine doit accélérer sa transformation structurelle pour sortir de la vulnérabilité chronique. L'épisode de 2024 avait déjà montré les limites d'un modèle trop dépendant de la météo et de quelques acteurs. La question est désormais de savoir si les gouvernements, les producteurs et l'industrie sauront tirer les leçons de ces chocs répétés pour construire une résilience durable, ou si chaque crise ne fera que creuser un peu plus le fossé entre le prix du chocolat en rayon et la précarité des planteurs.