Après trois campagnes marquées par une chute des rendements, la Côte d'Ivoire enregistre une hausse des arrivages de cacao, avec plus de 1,7 million de tonnes au 11 mai 2026. Cette reprise, portée par des prix élevés ayant permis aux planteurs d'investir dans les intrants, se heurte toutefois à des tensions sur les prix bord champ et à un stock invendu important. Les perspectives pour la fin de saison et la campagne 2026/27 restent incertaines, tandis que les producteurs réclament une revalorisation de leur rémunération.
Reprise de production contrastée
Après trois campagnes difficiles, les arrivages repartent à la hausse. Mais les tensions sur les prix persistent et les producteurs réclament une meilleure rémunération.
Les producteurs réclament une revalorisation de leur rémunération malgré la hausse des volumes.
Un surplus pèse sur le marché et complique les perspectives pour la campagne 2026/27.
- Reprise portée par des prix élevés ayant permis l'achat d'engrais
- Swollen shoot et vieillissement des plantations restent des freins structurels
- Incertitude sur la fin de saison et la campagne 2026/27
« La fermeté des cours du cacao a permis aux planteurs d'acquérir davantage d'engrais et d'optimiser la gestion de leurs exploitations. »
Selon les données du Conseil du Café-Cacao (CCC), les arrivages dans les deux principaux ports ivoiriens s'élevaient à 1,7 million de tonnes au 11 mai 2026, soit une progression par rapport aux deux campagnes précédentes. Cette première hausse en trois ans survient après une période difficile marquée par des conditions météorologiques défavorables, le vieillissement des plantations et la propagation du swollen shoot, une maladie virale. Le consensus Reuters de mars tablait sur 1,8 million de tonnes pour l'ensemble de la saison 2025/26, un objectif encore atteignable mais qui dépendra des dernières semaines de récolte.
Le directeur du CCC, Yves Brahima Koné, a attribué cette reprise à la fermeté des cours du cacao lors des deux dernières saisons, qui a permis aux planteurs d'acquérir davantage d'engrais et d'optimiser la gestion de leurs exploitations. Cependant, cette embellie ne profite pas également à tous les maillons de la filière. Les producteurs, comme en témoignent les appels des chefs traditionnels et des planteurs de la région de la Nawa mi-mai, jugent le prix bord champ trop bas par rapport aux cours internationaux. Cette défiance explique en partie les volumes invendus signalés par les négociants.
Une reprise sous contrainte
Un négociant basé en Europe a relevé que d'importants volumes de cacao restent invendus en Côte d'Ivoire. Les exportateurs locaux hésitent à vendre avant que le marché ne remonte, tandis que les agriculteurs refusent de céder leur récolte au prix bord champ actuel. Cette situation crée un goulot d'étranglement qui pourrait se résorber dans les prochaines semaines, lorsque ces stocks arriveront dans les entrepôts européens, rendant plus visible l'excédent. Cela pourrait peser sur les prix mondiaux à court terme, alors que les fonds spéculatifs et les industriels surveillent de près l'équilibre offre-demande.
Les conséquences pour les recettes d'exportation sont ambiguës. D'un côté, la hausse des volumes augmente les revenus potentiels si les prix se maintiennent ; de l'autre, le blocage des ventes retarde les rentrées de devises et fragilise les trésoreries des coopératives et des exportateurs. La Côte d'Ivoire, qui réalise environ 40 % de ses recettes d'exportation grâce au cacao, voit ses marges de manœuvre budgétaires dépendre de la fluidité du marché.
Des inquiétudes pour l’avenir
Les perspectives pour la fin de la saison et la campagne prochaine sont préoccupantes. M. Koné a indiqué que les équipes de recensement observent des taux de survie des cabosses légèrement inférieurs à ceux de l'année dernière à la même période. Les fleurs et jeunes cabosses nécessitant 33 semaines pour arriver à maturité, ces signaux annoncent une possible baisse de production pour la saison 2026/27. Combinée à la persistance du swollen shoot et au vieillissement du verger, cette tendance pourrait inverser la reprise en cours.
Parallèlement, les acteurs de la filière se préparent à la mise en œuvre du règlement européen contre la déforestation (EUDR), qui exigera une traçabilité des lots dès 2025. Le CCC a déjà sensibilisé les coopératives sur ces enjeux, comme en témoigne une réunion tenue le 15 mai à Abidjan. Cette contrainte réglementaire, si elle n'est pas maîtrisée, pourrait créer de nouvelles distorsions dans la commercialisation et avantager les grands exportateurs intégrés au détriment des petits planteurs.
Enfin, la situation ivoirienne a des répercussions sur l'ensemble de la sous-région. Le Ghana, deuxième producteur mondial, suit de près les évolutions de son voisin. Une reprise durable en Côte d'Ivoire pourrait inciter Accra à ajuster sa propre politique de prix, tandis qu'un fléchissement renforcerait l'incertitude sur le marché mondial. Les deux pays, qui assurent ensemble plus de 60 % de l'offre mondiale de cacao, restent confrontés à un dilemme structurel : comment concilier la hausse des volumes nécessaire aux recettes nationales et la rémunération équitable des producteurs ?
La reprise de la production ivoirienne, bien que réelle, n'efface pas les vulnérabilités structurelles du secteur cacaoyer ouest-africain. Entre tensions sur les prix bord champ, stocks invendus et menaces sanitaires, la filière doit naviguer dans un environnement où la durabilité économique et environnementale devient une exigence autant qu'un défi. L'issue dépendra de la capacité des États et des acteurs privés à réformer les mécanismes de fixation des prix et à anticiper les chocs climatiques et réglementaires.