Le géant malaisien Guan Chong Berhad anticipe un déficit mondial de cacao de 300 000 à 400 000 tonnes pour la saison 2026/2027, après deux années d'excédent. Ce retournement, attribué au renforcement d'El Niño, place l'Afrique de l'Ouest, qui assure près de 60 % de l'offre mondiale, face à un défi majeur. Au-delà des cours, c'est la capacité de la région à sécuriser sa production agricole dans un contexte de dérèglement climatique qui est en question.
Un déficit annoncé qui inverserait la tendance
L'annonce faite le 2 septembre par Brandon Tay Hoe Lian, directeur général de Guan Chong Berhad, quatrième broyeur mondial de cacao, lors d'une conférence de l'Association asiatique du cacao (CAA), a eu l'effet d'un électrochoc sur un marché qui s'était habitué à l'abondance. Après deux saisons excédentaires, estimées à environ 100 000 tonnes chacune, le retour à un déficit de 300 000 à 400 000 tonnes pour 2026/2027 marquerait un revirement spectaculaire. Ce chiffre, s'il se confirmait, raviverait les tensions sur les prix, qui avaient culminé à des niveaux historiques lors de la crise de 2023-2024 avant de se détendre progressivement.
Le facteur déclencheur identifié par le transformateur malaisien est le phénomène climatique El Niño, dont l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) prévoit qu'il pourrait être l'un des plus intenses jamais enregistrés, avec un pic attendu entre octobre et décembre 2026. En Afrique de l'Ouest, El Niño se traduit par des perturbations météorologiques extrêmes : pluies torrentielles, vents secs, sécheresses tardives. Ces aléas augmentent les risques sanitaires pour les cacaoyers et provoquent la chute prématurée des jeunes cabosses, réduisant mécaniquement les rendements.
Une région sous pression climatique et structurelle
La Côte d'Ivoire et le Ghana, qui représentent à eux seuls plus de 60 % de la production mondiale, sont en première ligne. Les épisodes El Niño passés ont déjà montré leur capacité à déstabiliser les récoltes ouest-africaines : en 2015-2016, un phénomène d'intensité comparable avait entraîné une baisse de la production ivoirienne de près de 10 %. Aujourd'hui, la menace est amplifiée par des facteurs structurels : vieillissement des plantations, appauvrissement des sols, pression foncière, et incertitudes sur les politiques de prix internes. Les gouvernements ivoirien et ghanéen, qui ont instauré un prix minimum aux producteurs pour amortir les chocs, devront arbitrer entre soutien aux agriculteurs et équilibre budgétaire si les cours venaient à flamber à nouveau.
Cette situation s'inscrit dans un contexte plus large de vulnérabilité climatique de l'agriculture ouest-africaine. Le phénomène de « climafation », contraction de climat et inflation, décrit par les économistes européens pour qualifier l'impact des aléas météorologiques sur les prix alimentaires, trouve ici une illustration concrète. En Europe, des étés caniculaires ont déjà fait chuter les récoltes de tomates de 30 % et de pommes de terre de 20 %. Mais en Afrique de l'Ouest, où l'agriculture est essentiellement pluviale et peu mécanisée, la dépendance aux caprices du ciel est encore plus marquée. Les cultures d'exportation comme le cacao ne sont pas seules concernées : l'arachide au Sénégal, dont les cours dépendent des volumes récoltés en période de sécheresse, ou l'anacarde en Côte d'Ivoire, sont tout aussi exposées. La souveraineté alimentaire de la région, déjà fragilisée par les importations massives de riz et de blé, se heurte à une équation de plus en plus complexe : comment concilier production vivrière et cultures de rente dans un environnement climatique dégradé ?
Un test pour les stratégies d'adaptation
Face à ces menaces, les réponses commencent à émerger, mais restent insuffisantes. Les programmes de replantation de cacaoyers plus résistants, soutenus par des institutions comme la Banque africaine de développement, avancent lentement. Les systèmes d'alerte précoce et l'irrigation, encore marginaux, sont des pistes évoquées lors des conférences régionales sur le climat. Le défi est d'autant plus grand que les ressources financières disponibles sont limitées face à l'ampleur des besoins d'adaptation.
L'évolution récente est toutefois révélatrice d'une prise de conscience : les discussions sur les prix et les récoltes ne se limitent plus aux seuls paramètres de marché. Les acteurs intègrent désormais les scénarios climatiques dans leurs modèles de prévision, comme le montre l'analyse de Guan Chong Berhad. Les autorités ouest-africaines, de leur côté, tentent de diversifier leurs économies pour réduire la dépendance aux cultures sensibles au climat. La transformation locale du cacao, encouragée par l'interdiction d'exporter les fèves non transformées en Côte d'Ivoire depuis 2025, s'inscrit dans cette logique de valorisation et de résilience.
L'heure des choix structurels
Au-delà de la volatilité des cours, ce nouvel épisode El Niño agit comme un révélateur des fragilités structurelles de l'agriculture ouest-africaine. La région, qui doit faire face à une croissance démographique rapide et à des besoins alimentaires croissants, se trouve à la croisée des chemins. Les investissements dans l'agroécologie, la gestion de l'eau et la recherche de variétés adaptées aux stress climatiques apparaissent comme des priorités, mais leur financement reste un défi majeur. Les partenariats public-privé, les fonds climat et la coopération régionale pourraient jouer un rôle clé, mais leur efficacité dépendra de la volonté politique des États.
La question du cacao dépasse ainsi le simple cadre d'une matière première. Elle illustre la manière dont le changement climatique redessine les équilibres économiques et sociaux de l'Afrique de l'Ouest. Les décisions prises dans les prochains mois, tant au niveau des politiques agricoles que des mécanismes de soutien aux producteurs, détermineront la capacité de la région à absorber les chocs à venir. Le spectre d'une nouvelle flambée des prix du cacao, avec ses conséquences sur les revenus des producteurs et sur l'inflation alimentaire mondiale, est un signal d'alarme que les acteurs ouest-africains ne peuvent plus ignorer.
L'annonce de Guan Chong Berhad n'est pas seulement un indicateur de marché : c'est un avertissement sur la capacité de l'Afrique de l'Ouest à sécuriser ses productions agricoles dans un contexte de dérèglement climatique. Alors que la région s'engage dans des programmes de diversification et d'adaptation, la saison 2026/2027 s'annonce comme un test décisif. La réponse à El Niño ne se jouera pas seulement dans les cours du cacao, mais dans la capacité des États et des producteurs à transformer leurs systèmes agricoles en profondeur. Une question demeure : la région saura-t-elle tirer les leçons des crises passées pour bâtir une résilience durable, ou restera-t-elle tributaire d'aléas qu'elle ne maîtrise pas ?
Vérification : L'interdiction d'exporter des fèves non transformées en Côte d'Ivoire a été instaurée en 2025, mais elle est progressive et non totale. Il serait plus précis de dire que la Côte d'Ivoire impose une transformation locale progressive.