Le Centre américain de prévision climatique estime à plus de 90 % la probabilité d'un épisode El Niño « très intense » pour l'automne et l'hiver 2026-2027. Pour la Côte d'Ivoire et le Ghana, premiers producteurs mondiaux de cacao, ce phénomène climatique pourrait réduire significativement les récoltes, alors que les cours mondiaux sont déjà sous tension. Cette menace s'inscrit dans un contexte où les filières stratégiques de la région, du cacao à l'arachide, cherchent à renforcer leur résilience face aux chocs climatiques et à affirmer leur souveraineté.

Infographie — Cacao

Le phénomène El Niño, caractérisé par un réchauffement périodique des eaux du Pacifique Est, est connu pour ses effets dévastateurs sur les cultures tropicales. Selon une société d'investissement, chaque épisode fort d'El Niño observé au cours des 55 dernières années a entraîné une baisse de la production de cacao. Cette corrélation historique est un signal d'alarme pour l'Afrique de l'Ouest, qui fournit environ 70 % de l'offre mondiale de cacao, avec la Côte d'Ivoire et le Ghana en tête. Le précédent épisode majeur de 2015-2016 avait déjà perturbé les récoltes, mais les prévisions actuelles d'un épisode « très intense » font craindre des impacts plus sévères.

Au-delà du cacao, El Niño affecte d'autres cultures stratégiques de la région. Les pluies excessives ou la sécheresse selon les zones peuvent compromettre les rendements de l'arachide au Sénégal, dont les exportations constituent une source de devises importante. De même, le coton, cultivé dans plusieurs pays de la zone, est vulnérable aux variations climatiques. La perspective d'un choc climatique simultané sur plusieurs filières pose la question de la résilience des économies ouest-africaines, fortement dépendantes de l'agriculture.

Le cours de l'or aujourd'hui en Afrique de l'Ouest, autre indicateur de la santé économique régionale, est également influencé par El Niño, mais de manière indirecte : les perturbations agricoles peuvent affecter la demande intérieure et les revenus des producteurs, ce qui se répercute sur les marchés financiers. Toutefois, c'est surtout le cacao qui concentre les inquiétudes, car la Côte d'Ivoire et le Ghana ont déjà dû faire face à des baisses de production ces dernières années, en raison de maladies et de conditions météorologiques défavorables. Les autorités ivoiriennes et ghanéennes ont mis en place des mécanismes de stabilisation des prix, mais un choc d'offre majeur pourrait mettre ces systèmes à l'épreuve.

Les prévisions d'El Niño interviennent alors que la région cherche à transformer localement ses matières premières. La Côte d'Ivoire a investi dans des usines de transformation du cacao, et le Sénégal développe l'exportation d'arachide transformée, comme l'huile et les pâtes. Or, une baisse de production due à El Niño pourrait freiner ces ambitions, en limitant les volumes disponibles pour l'industrie locale. Les gouvernements devront arbitrer entre l'exportation de matières premières et l'approvisionnement des usines locales, un dilemme qui exacerbe les enjeux de souveraineté économique.

La réponse des acteurs régionaux est cruciale. Des initiatives existent, comme le programme de la Banque africaine de développement (BAD) qui a récemment affiné sa feuille de route au Burkina Faso pour renforcer la résilience agricole. Mais ces efforts pourraient être insuffisants face à un phénomène d'une telle ampleur. La diversification des cultures, l'irrigation, et l'utilisation de variétés résistantes à la sécheresse sont des pistes évoquées, mais leur mise en œuvre à grande échelle nécessite des investissements massifs.

En outre, El Niño n'est pas un événement isolé : il s'inscrit dans une tendance plus large de changement climatique qui rend les épisodes extrêmes plus fréquents et plus intenses. Pour l'Afrique de l'Ouest, cette réalité impose une refonte profonde des stratégies agricoles, afin de garantir la sécurité alimentaire et la stabilité économique. Les cours du cacao, déjà volatils, pourraient connaître de nouvelles flambées, avec des conséquences pour les consommateurs mondiaux, mais surtout pour les millions de petits producteurs de la région qui dépendent de ces revenus.

Les prévisions d'El Niño pour 2026-2027 agissent comme un révélateur des vulnérabilités structurelles des filières agricoles ouest-africaines. Au-delà des réponses d'urgence, c'est la question de la durabilité des modèles de production qui se pose, dans une région où l'agriculture emploie la majorité de la population active. Les choix faits dans les prochains mois pour atténuer les effets d'El Niño détermineront la capacité de l'Afrique de l'Ouest à transformer son potentiel agricole en levier de développement, ou à rester tributaire des aléas climatiques.