Le 2 septembre 2026, le comité de pilotage du projet « Transition bas carbone » s'est réuni à Cocody pour examiner une prolongation de six mois, jusqu'en juin 2027. Deux jours plus tard, à Londres, le porte-parole des pays producteurs de cacao à l'ICCO, l'ambassadeur ivoirien Aly Touré, participait à un pot de départ en l'honneur du patron du Ghana Cocoa Marketing Company. Deux événements distincts qui dessinent les contours d'une économie ivoirienne en pleine mutation, tiraillée entre impératifs climatiques et stratégies de filière.

Infographie — Cacao

La réunion de Cocody s'inscrit dans la continuité d'un projet lancé en 2023, dont l'objectif est d'intégrer la lutte contre le changement climatique dans les politiques publiques ivoiriennes. Après trois ans d'existence, le programme cherche un second souffle. Les discussions portent sur la pérennisation des outils développés, notamment le Système national de transparence climatique et la Commission nationale de lutte contre le changement climatique. La mise en place d'une Facilité bas carbone, destinée à financer des projets verts, est également au menu. Cette prolongation témoigne d'une difficulté récurrente dans les pays en développement : transformer l'essai de projets pilotes soutenus par des partenaires techniques et financiers en mécanismes durables, portés par l'État.

L'enjeu est d'autant plus crucial que la Côte d'Ivoire s'est fixée des objectifs ambitieux en matière de réduction d'émissions, tout en cherchant à attirer des financements climatiques internationaux. La diplomatie climatique, érigée en levier majeur, vise à défendre les intérêts du pays dans les négociations globales. Mais derrière les déclarations d'intention, la réalité budgétaire impose des arbitrages. Le pays doit concilier ses engagements environnementaux avec la nécessité de maintenir une croissance économique soutenue, portée notamment par les secteurs agricoles et miniers.

Un front commun pour le cacao

Parallèlement, la filière cacao demeure un pilier de l'économie ivoirienne. Le geste de l'ambassadeur Aly Touré à Londres, aux côtés des autorités ghanéennes, n'est pas anodin. Il réaffirme la solidarité entre les deux premiers producteurs mondiaux, qui représentent plus de 60 % de l'offre. L'initiative Côte d'Ivoire-Ghana, lancée en 2018, a permis d'introduire un différé de 400 dollars par tonne sur les ventes, afin de garantir un prix plancher aux producteurs. Cette coopération, bien que mise à l'épreuve par les fluctuations du marché, demeure un exemple rare de cartel de producteurs réussi dans l'histoire des matières premières.

Le départ de Fuad Abubakar Mohammed, après cinq ans à la tête du Ghana Cocoa Marketing Company, marque un tournant. Son successeur, Kwamé, hérite d'un secteur confronté à des défis multiples : vieillissement des plantations, pression des maladies, exigences de traçabilité imposées par l'Union européenne. La nouvelle réglementation européenne sur la déforestation importée, qui entrera pleinement en vigueur en 2025, contraint les producteurs à prouver que leurs cultures ne contribuent pas à la déforestation. Cette exigence, si elle n'est pas accompagnée, pourrait exclure des milliers de petits planteurs des chaînes d'approvisionnement mondiales.

Entre transition écologique et réalités économiques

La Côte d'Ivoire se trouve ainsi à la croisée de deux transitions : l'une écologique, l'autre agricole. La première, incarnée par le projet bas carbone, vise à verdir l'économie. La seconde, portée par la filière cacao, doit répondre à des impératifs de durabilité tout en préservant les moyens de subsistance de millions de personnes. Ces deux dynamiques ne sont pas antagonistes, mais leur articulation reste complexe. Les revenus du cacao, qui représentent environ 40 % des recettes d'exportation du pays, sont indispensables pour financer les investissements dans les énergies renouvelables ou l'adaptation au changement climatique.

Or, les cours du cacao, après un pic historique en 2024, ont connu des fluctuations importantes. Cette volatilité rappelle la dépendance de l'économie ivoirienne à une seule culture, et la nécessité de diversifier les sources de croissance. Le gouvernement mise sur le développement des secteurs minier, pétrolier et numérique, mais ces filières émergentes ne pourront pas remplacer à court terme le rôle structurant du cacao dans l'économie nationale.

Le contexte régional ajoute une pression supplémentaire. Les pays voisins, comme le Ghana, le Sénégal ou le Nigeria, poursuivent également leurs propres stratégies de développement, attirant les investissements internationaux. La compétition pour les capitaux est vive, et la Côte d'Ivoire doit soigner son attractivité. Le projet bas carbone, en renforçant la transparence climatique et en créant des mécanismes de financement innovants, pourrait constituer un atout dans cette compétition. Mais il reste encore largement tributaire de l'aide internationale, ce qui en limite la portée.

Une fenêtre d'opportunité

La prolongation du projet jusqu'en juin 2027 offre une fenêtre d'opportunité pour consolider les acquis et les inscrire dans la durée. Le succès dépendra de la capacité des autorités ivoiriennes à s'approprier pleinement ces mécanismes et à les financer sur fonds propres. Le renforcement des capacités des acteurs locaux, qu'ils soient publics ou privés, est un préalable indispensable. La diplomatie climatique, menée de manière proactive, pourrait également permettre de mobiliser des financements supplémentaires, notamment auprès des fonds verts internationaux.

Dans le même temps, la coopération avec le Ghana sur le cacao devra s'adapter aux nouvelles réalités du marché. L'arrivée d'un nouveau dirigeant au Ghana Cocoa Marketing Company pourrait être l'occasion de renforcer la coordination entre les deux pays, notamment en matière de politiques de prix et de certification. Les discussions en cours au sein de l'ICCO, où la Côte d'Ivoire joue un rôle de premier plan, seront déterminantes pour l'avenir de la filière.

La Côte d'Ivoire, à l'image de nombreux pays africains, est engagée dans une double transition, écologique et économique. Les défis sont immenses, mais les opportunités le sont tout autant. La capacité du pays à transformer ses projets pilotes en politiques durables, et à maintenir une coopération efficace avec ses partenaires régionaux, sera déterminante pour son avenir. Au-delà du cacao et du climat, c'est la question plus large de la résilience des économies africaines face aux chocs globaux qui se pose. La voie empruntée par la Côte d'Ivoire, entre pragmatisme et ambition, pourrait servir de modèle à d'autres nations du continent.