L’Africa Finance Corporation (AFC) a validé un financement de 600 millions de dollars au profit de Greenview Fertiliser Corp, la branche engrais du groupe Dangote, pour un plan d’investissement global de 7 milliards de dollars. Ce projet vise à tripler la production nigériane d’urée, à 9 millions de tonnes annuelles, et à implanter un complexe de 3 millions de tonnes en Éthiopie. Au-delà du volume financier, cette opération traduit une volonté de bâtir des champions africains de l’agro-industrie, dans un contexte où la dépendance aux importations d’engrais reste un frein à la productivité agricole régionale. Elle s’inscrit également dans une dynamique plus large de renforcement des chaînes de valeur ouest-africaines, portée par des infrastructures logistiques et énergétiques en développement.

Infographie — Investissement

Une injection de 600 millions dans l’industrie des engrais

L’annonce de l’AFC marque une étape significative dans le financement de l’industrialisation africaine. Samaila Zubairu, directeur général de l’institution, a souligné que ce montant, impensable il y a cinq à dix ans, témoigne de la confiance accordée au groupe Dangote et au Nigeria. Ce financement s’inscrit dans un plan de 7 milliards de dollars destiné à faire passer la production d’urée du Nigeria de 3 à 9 millions de tonnes par an, tout en développant une capacité supplémentaire de 3 millions de tonnes en Éthiopie. Le choix de ces deux pays n’est pas anodin : le Nigeria, premier producteur de gaz naturel en Afrique, dispose de la matière première nécessaire à la fabrication d’urée, tandis que l’Éthiopie offre un marché intérieur en forte croissance et un accès aux corridors logistiques de l’Est africain.

Le projet Dangote : tripler la production d’urée

Le groupe Dangote, déjà actif dans le ciment, le sucre et le raffinage, étend ainsi son empire dans les engrais. L’usine d’urée existante de Dangote à Lekki (Nigeria) a une capacité de 3 millions de tonnes ; le nouveau complexe devrait en ajouter 6 millions. Parallèlement, le projet éthiopien ciblera les marchés de l’Afrique de l’Est et de la Corne. Aliko Dangote a insisté sur le rôle de cette initiative pour la sécurité alimentaire : en réduisant les importations, elle permettra aux agriculteurs d’accéder à des engrais plus abordables et en quantité suffisante. L’urée est en effet un intrant clé pour les cultures céréalières et maraîchères, dont les rendements stagnent faute d’une fertilisation adéquate.

Un levier pour la souveraineté alimentaire régionale

La dépendance de l’Afrique de l’Ouest aux engrais importés est criante : selon la Banque africaine de développement, la région importe plus de 80 % de ses besoins en fertilisants. En produisant localement, Dangote et l’AFC entendent inverser cette tendance. Le projet s’inscrit dans la vision du « Pacte d’avenir » de la CEDEAO dévoilé en mai 2026, qui vise à consolider l’intégration économique et la souveraineté alimentaire. La hausse de la production d’urée pourrait aussi stimuler les échanges intra-régionaux : le port de Lomé, par exemple, déjà hub logistique pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre avec 30,6 millions de tonnes de marchandises traitées en 2024, pourrait servir de plateforme d’exportation vers les pays sahéliens.

Des défis énergétiques et logistiques à relever

Toutefois, la réussite de ce plan dépend de la disponibilité d’énergie à coût compétitif. La production d’urée nécessite du gaz naturel et de l’électricité en continu. Or, même si le Nigeria est riche en gaz, les infrastructures de transport et de distribution restent insuffisantes. Par ailleurs, la région doit accélérer ses investissements dans les énergies renouvelables, comme le montrent les efforts togolais pour équilibrer centrales thermiques et solaire. Le projet de barrage de Souapiti en Guinée, avec son programme de formation d’ingénieurs, illustre la prise de conscience : former des compétences locales pour accompagner les mégaprojets industriels. L’AFC, en finançant Dangote, mise sur un écosystème où les chaînes d’approvisionnement gazière et électrique sont fiables.

Les implications pour l’écosystème d’affaires ouest-africain

L’investissement de 600 millions de dollars n’est pas isolé. Il s’ajoute à une série de mouvements capitaux vers les secteurs stratégiques ouest-africains. L’AFC, institution fondée en 1973, a réorienté sa stratégie vers le financement de champions africains capables de capter la valeur ajoutée. Pour les PME locales, l’arrivée d’une offre massive d’urée nigériane pourrait réduire les coûts et améliorer la compétitivité agricole. Mais elle pourrait aussi renforcer la position dominante de Dangote, suscitant des interrogations sur la concurrence. En Éthiopie, où le groupe investit 3 millions de tonnes, des synergies avec les projets hydroélectriques de la vallée du Rift sont à prévoir. Ce mouvement confirme une tendance lourde : l’industrialisation africaine passe par des acteurs privés panafricains adossés à des institutions financières régionales.

Un signal fort pour la transformation structurelle

Au-delà des chiffres, ce financement envoie un signal aux marchés internationaux : l’Afrique de l’Ouest est capable d’attirer des capitaux massifs pour des projets d’envergure, et les institutions panafricaines comme l’AFC jouent un rôle clé de catalyseur. Le pari sur la sécurité alimentaire, dans un contexte de pression démographique (2,5 milliards d’Africains en 2050), est aussi un pari géopolitique : réduire la dépendance aux importations, c’est renforcer la résilience face aux chocs externes. Les récents articles de presse sur le port de Lomé, les barrages hydroélectriques et le pacte de la CEDEAO montrent que la région bâtit les fondations de cette transformation. Reste à voir si les bénéfices de cette croissance seront équitablement répartis entre les États et les populations.

Ce projet d’engrais n’est qu’une pièce du puzzle de l’industrialisation ouest-africaine, mais il illustre comment des financements innovants et des champions locaux peuvent répondre aux défis structurels. Entre souveraineté alimentaire et intégration régionale, l’Afrique de l’Ouest dessine une trajectoire où les mégaprojets deviennent des leviers de transformation, à condition que les infrastructures et les compétences suivent.