Le 20 juin 2026, le ministre japonais de l'Agriculture visitait Jorf Lasfar, siège d'OCP, pour sceller un partenariat stratégique. Le même mois, Aliko Dangote annonçait l'extension de sa méga-usine d'urée au Nigeria et un projet de 4 milliards de dollars en Éthiopie. Ces deux événements, rapprochés, dessinent une nouvelle géographie de la production d'engrais en Afrique, où les mastodontes du continent jouent leur partition dans un contexte de tensions mondiales sur les approvisionnements.

Infographie — Phosphate

Depuis la crise du soufre provoquée par la fermeture du détroit d'Ormuz, la sécurité alimentaire est devenue une préoccupation centrale des États. La moitié de l'offre mondiale de soufre s'est retrouvée bloquée, paralysant la production d'engrais phosphatés. Dans ce chaos, deux acteurs africains tirent leur épingle du jeu : le Maroc, via OCP, et le Nigeria, via le groupe Dangote. Mais leurs stratégies divergent, et l'Afrique de l'Ouest, pourtant riche en phosphate, risque de rester en marge.

La ruée vers les engrais : OCP verrouille ses marchés

OCP, leader mondial du phosphate, a reçu le 20 juin le ministre japonais de l'Agriculture, Norikazu Suzuki, dans son complexe de Jorf Lasfar. Cette visite officialise un partenariat vieux de 1961, mais elle intervient dans un contexte de compétition exacerbée. Le Brésil, l'Inde et même les États-Unis courtisent le géant marocain, dont la production n'a pas fléchi malgré la crise. Le Japon, dépendant des importations pour sa sécurité alimentaire, cherche à sécuriser des volumes « considérables » d'engrais, comme son vice-ministre l'avait annoncé dès 2022. OCP apparaît comme un fournisseur fiable dans un monde instable, et Rabat utilise cette position comme levier diplomatique.

Dangote : le pari de l'urée et de la diversification

De son côté, le groupe Dangote a annoncé le 12 juin un prêt de 600 millions de dollars de l'AFC pour porter la capacité de son usine d'urée de Lekki (Lagos) à 9 millions de tonnes par an, soit le triple de sa capacité actuelle. Le conglomérat africain prévoit également une usine en Éthiopie de 5 millions de tonnes d'urée et de NPK, pour un investissement révisé à 4 milliards de dollars. Au total, Greenview Fertiliser Corp, holding du groupe, atteindra une capacité installée de 15 millions de tonnes d'engrais, dont 12 millions d'urée. Cette offensive place Dangote comme un concurrent sérieux de l'OCP et des producteurs du Golfe, mais aussi comme un fournisseur potentiel pour l'Afrique de l'Ouest.

Et l'Afrique de l'Ouest dans tout cela ?

La région ouest-africaine dispose de gisements de phosphate au Sénégal (via la Société ICS) et au Togo, mais leur valorisation reste limitée. Les capacités locales de transformation sont insuffisantes, et les engrais importés, notamment du Maroc et du Nigeria, dominent le marché. La nouvelle offre d'urée nigériane pourrait à la fois approvisionner les agriculteurs ouest-africains à moindre coût, mais aussi concurrencer les producteurs locaux d'engrais composés. Par ailleurs, la mission agroindustrielle américaine prévue à Accra en septembre 2026 montre que les États-Unis entendent aussi peser sur ce marché. La question de la souveraineté alimentaire régionale se pose avec acuité : dépendre d'un seul fournisseur – fût-il africain – n'est-il pas une nouvelle forme de vulnérabilité ?

Des logiques industrielles et politiques distinctes

Les deux géants répondent à des logiques différentes. OCP mise sur la verticalisation et la diversification géographique de ses débouchés, avec une diplomatie des engrais active. Dangote, lui, capitalise sur le gaz nigérian, matière première de l'urée, et étend son empire à l'Est africain. Leurs investissements massifs montrent que l'Afrique n'est plus seulement un marché, mais un producteur d'engrais de premier plan. Pour les pays ouest-africains comme le Sénégal et le Togo, l'enjeu est de trouver leur place dans ce paysage : attirer des partenaires pour transformer localement leur phosphate, ou se contenter d'un rôle de fournisseur de matière première.

Le 21 juin 2026, ces deux actualités ne sont pas anodines. Elles révèlent une course à la capacité de production d'engrais en Afrique, portée par des acteurs privés et publics, dans un contexte de tensions géopolitiques et de crise climatique. Pour l'Afrique de l'Ouest, l'opportunité est réelle, mais elle exige des choix stratégiques clairs : miser sur l'intégration régionale, soutenir la transformation locale du phosphate, et négocier des partenariats équilibrés. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se construit, tonne par tonne.