Le géant industriel nigérian Dangote Industries a annoncé une augmentation de son investissement dans un complexe d'engrais en Éthiopie, le portant à 4 milliards de dollars. Ce projet, qui inclut la construction d'un pipeline, d'une centrale électrique et d'unités de production, illustre une stratégie d'expansion panafricaine qui dépasse les frontières de l'Afrique de l'Ouest. Pour les économies ouest-africaines, ce choix soulève des questions sur leur attractivité face à des concurrents comme l'Éthiopie, qui mise sur un volontarisme d'État et une politique de coentreprise pour capter les investissements lourds.

Infographie — Investissement

Alors que l'Afrique de l'Ouest concentre historiquement l'essentiel des activités du groupe Dangote — raffinage de pétrole, ciment, engrais au Nigeria, au Sénégal, au Togo — le recentrage sur l'Éthiopie marque une inflexion notable. Signé en août 2025, l'accord initial prévoyait 2,5 milliards de dollars pour une usine d'urée de 3 millions de tonnes par an. En quelques mois, le projet a presque doublé de taille, intégrant des infrastructures complémentaires (pipeline de 110 km, centrale de 120 MW, unité d'emballage et usine d'engrais NPK). Cette révision à la hausse, annoncée en présence du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, témoigne d'un engagement exceptionnel, adossé à une coentreprise où Ethiopian Investment Holdings détient 40 %. Ce modèle de partenariat public-privé, avec une forte implication de l'État, fait écho aux stratégies de pays comme le Maroc (avec OCP) ou le Ghana, mais reste encore rare en Afrique de l'Ouest, où les montages sont souvent dominés par le privé ou les institutions financières internationales.

Pour les observateurs ouest-africains, le choix de l'Éthiopie n'est pas anodin. Le pays offre une stabilité politique relative, une croissance démographique rapide et des besoins agricoles colossaux. L'usine d'engrais vise à réduire une dépendance aux importations qui pèse lourdement sur la balance commerciale éthiopienne. En retour, Dangote bénéficie d'un marché captif et d'un soutien gouvernemental fort. Cette configuration pourrait inspirer des stratégies similaires en Afrique de l'Ouest, où l'agriculture reste largement tributaire d'intrants importés. La Côte d'Ivoire, le Ghana ou le Nigeria ont chacun lancé des programmes de production locale d'engrais, mais les volumes restent insuffisants face à la demande. Le projet éthiopien, par sa taille et son intégration verticale, fixe un nouveau standard de compétitivité.

**Un investissement qui interroge la place de l'Afrique de l'Ouest dans la stratégie de Dangote.** Le groupe nigérian dispose déjà d'une usine d'engrais au Nigeria (Lekki) d'une capacité de 3 millions de tonnes, mais celle-ci est destinée en partie à l'export. L'investissement en Éthiopie pourrait créer un second pôle de production en Afrique de l'Est, réduisant la part relative de l'Afrique de l'Ouest dans le portefeuille de Dangote. Toutefois, cela ne signifie pas un désengagement : le groupe continue d'investir dans le raffinage au Nigeria (usine de Dangote Petroleum Refinery) et dans le ciment au Sénégal. Mais la concurrence pour attirer les capitaux privés s'intensifie. Les pays ouest-africains devront proposer des conditions au moins aussi attractives — en termes de régulation, d'infrastructures et de partenariats publics — pour retenir et attirer des projets de cette envergure.

**Le contexte régional apporte un éclairage supplémentaire.** Les récents articles sur l'Afrique de l'Ouest montrent des défis persistants : une dépendance aux centrales thermiques (Togo), une dégradation environnementale (mangroves au Sénégal), et un déficit d'infrastructures estimé à 118 milliards de dollars selon l'Infrastructure Consortium for Africa. Par ailleurs, le programme de formation lancé au barrage de Souapiti (Guinée) montre que les investissements hydroélectriques peinent à créer des retombées locales immédiates. Dans ce tableau, le projet éthiopien de Dangote apparaît comme un modèle intégré où infrastructure productive et formation (indirectement) sont liées. Pour les décideurs ouest-africains, l'enjeu est de reproduire cette articulation entre investissement industriel, souveraineté alimentaire et création de valeur locale.

**Enfin, le timing de cette annonce coïncide avec des tendances lourdes :** la flambée des prix des engrais depuis 2022, la guerre en Ukraine qui a perturbé les chaînes d'approvisionnement, et la volonté de nombreux pays africains de renforcer leur sécurité alimentaire. L'Éthiopie a su capter cette vague en offrant un cadre de coentreprise attractif. L'Afrique de l'Ouest, malgré son poids démographique et agricole, risque de prendre du retard si elle ne parvient pas à proposer des projets structurants similaires. Des initiatives comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourraient faciliter les flux d'investissement, mais leur mise en œuvre reste lente.

L'investissement de Dangote en Éthiopie dépasse le simple cas d'entreprise. Il révèle une recomposition des flux d'investissement intra-africains, où les États les plus volontaristes attirent les capitaux les plus massifs. Pour l'Afrique de l'Ouest, le défi est double : maintenir l'attractivité de ses secteurs traditionnels (ciment, raffinage, engrais) tout en développant des écosystèmes industriels aussi intégrés que celui qui se construit dans la Corne de l'Afrique.