Avec une perte nette de 477 millions d’euros en 2025 et une recapitalisation de 500 millions votée fin mai, le groupe minier français Eramet est au cœur d’une recomposition capitalistique qui attire des fonds soutenus par Washington et Abou Dhabi. Cette bataille pour le contrôle de ses actifs manganèse, concentrés au Gabon, dépasse le simple sauvetage d’entreprise : elle illustre l’intensification de la compétition pour les minerais critiques en Afrique de l’Ouest, où les alliances traditionnelles cèdent le pas à des partenariats plus diversifiés.

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Une chute brutale, une recomposition accélérée

Eramet traverse la pire crise de son histoire récente. Après un résultat net à peine positif en 2024 (14 millions d’euros), le groupe a plongé en 2025 avec une perte de 477 millions, soit le quart de sa capitalisation boursière. Cette déroute a coûté son poste à Paulo Castellari, remplacé dès février 2026 par Christel Bories, qui cumule désormais les fonctions de présidente du conseil et de directrice générale. Les actionnaires réunis le 27 mai ont approuvé une augmentation de capital de 500 millions pour relancer la machine. Mais c’est l’identité des investisseurs potentiels qui retient l’attention.

Des fonds américano-émiratis aux portes du capital

Selon le Financial Times, un fonds d’investissement créé en 2025 avec l’appui de l’agence américaine DFC et du fonds souverain ADQ d’Abou Dhabi – Orion Critical Mineral Consortium – serait en discussions pour acquérir les parts de la famille Duval, premier actionnaire d’Eramet. Orion CMC a déjà fait parler de lui en février en ciblant des mines de cuivre-cobalt en RDC. Si l’opération aboutissait, elle marquerait une incursion majeure de capitaux américains et émiratis dans un fleuron minier historiquement français, dont l’État détient 27 % du capital.

Le Gabon, pivot de la stratégie des minerais critiques

L’activité manganèse d’Eramet, colonne vertébrale du groupe, est concentrée au Gabon – principalement via la Comilog. Ce pays d’Afrique centrale, intégré économiquement à la zone CEMAC, n’est pas en Afrique de l’Ouest. Mais le schéma qui se dessine est transposable à plusieurs États ouest-africains producteurs de minerais critiques : la Côte d’Ivoire (bauxite, cobalt), le Ghana (manganèse, bauxite), le Burkina Faso (zinc, or) ou encore le Mali (lithium). La création annoncée d’un fonds souverain minier au Burkina Faso, relevée en mai 2026, s’inscrit dans cette même logique de valorisation des ressources.

Une recomposition géopolitique de l’investissement minier

L’arrivée d’Orion CMC révèle une tendance profonde : la diversification des partenaires étrangers dans le secteur minier africain, au-delà des anciennes puissances coloniales et des champions chinois. Les États-Unis, via la DFC, et les Émirats arabes unis, via leur fonds ADQ, cherchent à sécuriser des approvisionnements en minéraux critiques pour leurs industries de défense et de transition énergétique. En Afrique de l’Ouest, cette concurrence se traduit par une inflation des offres et une pression accrue sur les gouvernements pour qu’ils négocient des conditions avantageuses, tout en renforçant leur propre souveraineté.

Les fragilités sécuritaires, un paramètre incontournable

Toutefois, l’instabilité sécuritaire dans le corridor Dakar-Bamako et au Sahel, rappelée par l’actualité récente, tempère l’enthousiasme des investisseurs. Les fonds souverains et les consortiums internationaux intègrent désormais ces risques dans leurs grilles d’évaluation, ce qui peut ralentir les transactions ou les conditionner à des garanties de stabilité. La recapitalisation d’Eramet montre aussi que même un acteur bien implanté n’est pas à l’abri des chocs de marché – comme la chute des cours du manganèse en 2025.

Un cas d’école pour l’écosystème ouest-africain

L’affaire Eramet offre une grille de lecture pour comprendre les évolutions en cours dans les filières minières ouest-africaines. La montée en puissance de fonds hybrides, associant capital public et privé, et l’émergence de nouveaux entrants (Émirats, États-Unis, mais aussi Corée du Sud ou Arabie saoudite) bousculent les équilibres établis. Les États de la région devront affiner leurs stratégies de négociation pour capter une part de la valeur ajoutée, tout en gérant les attentes de leurs populations face à l’exploitation de ressources non renouvelables.

La recomposition du capital d’Eramet n’est qu’un épisode dans une recomposition plus vaste de la géographie des investissements miniers en Afrique. En Afrique de l’Ouest, où plusieurs gisements de minerais critiques restent en développement, cette bataille annonce une compétition accrue entre fonds souverains, groupes privés et États. Reste à savoir si les cadres réglementaires locaux parviendront à transformer cette convoitise en développement durable.