Alors que la deuxième édition des BOAD Development Days s’ouvre à Lomé, le président de la Banque ouest-africaine de développement, Serge Ekué, affirme que le logement est « un instrument de politique macroéconomique ». Derrière cette déclaration se profile une réalité chiffrée : l’UEMOA accuse un déficit cumulé de 3,5 millions de logements, alors que sa population devrait dépasser 300 millions d’habitants en 2050. La banque régionale mobilise des moyens sans précédent, avec une opération de 200 millions d’euros finalisée avec Proparco et une recapitalisation qui a doublé ses fonds propres depuis 2021.

Infographie — Institutions financières

Le chiffre vertigineux de 3,5 millions de logements manquants dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) donne la mesure du défi. À ce stock s’ajoute une demande annuelle de 800 000 unités, que les circuits traditionnels peinent à satisfaire. Cette pression s’explique par une croissance démographique annuelle de près de 3 % et une urbanisation rapide : le Togo, par exemple, a vu son taux d’urbanisation passer de 37 % à 43 % entre 2010 et 2022. Dans ce contexte, Serge Ekué refuse de considérer la démographie comme une menace. « C’est une formidable opportunité économique », déclare-t-il, à condition de financer les infrastructures urbaines correspondantes. Ce discours rompt avec une approche où le logement était jusque-là traité comme un produit bancaire de second rang.

Pour transformer cette vision en réalité, la BOAD a entrepris depuis 2021 un renforcement spectaculaire de ses fonds propres, doublés depuis cette date et encore accrus de 28 % en 2025. Cette solidité financière – notée A- (JCR), Baa1 (Moody’s) et BBB (Fitch) – vise à soutenir une expansion rapide du bilan. Les chiffres sont éloquents : sur les 10 000 milliards de FCFA investis par la banque depuis sa création, près de 6 000 milliards l’ont été au cours des cinq dernières années seulement. Par ailleurs, une ligne de financement de 200 millions d’euros signée avec Proparco illustre la montée en puissance des financements dédiés au secteur privé du logement. Ces opérations confirment un changement d’échelle significatif, deux tiers de l’activité historique ayant été concentrés sur une période très récente.

Au-delà du financement : le logement comme infrastructure économique et énergétique

Serge Ekué l’affirme : le logement ne saurait être réduit à un produit de crédit destiné à une clientèle solvable. il est « un moteur économique de premier ordre ». Les projets régionaux en témoignent : plus de 100 milliards de FCFA mobilisés pour la ville nouvelle d’Ouèdo au Bénin, 160 milliards investis en Côte d’Ivoire dans les logements sociaux, et le financement des études d’un programme de 20 000 logements à Kpomé au Togo. Ces initiatives, souvent adossées à des partenariats public-privé, génèrent des emplois, stimulent les filières locales de matériaux et favorisent l’émergence d’une classe moyenne urbaine. Le ministre togolais Kodjo Adedze a insisté sur la nécessité d’adapter les produits financiers aux réalités locales, via la location-accession ou la prise en compte des revenus informels.

La question énergétique vient compléter cette approche. Les Development Days ont souligné l’articulation entre habitat durable et souveraineté énergétique. Dans une région où une part importante des ménages reste dépendante de sources d’énergie polluantes ou coûteuses, intégrer l’efficacité énergétique dans les programmes de logement pourrait réduire les dépenses des ménages et limiter l’étalement urbain anarchique. La BOAD entend ainsi faire du logement une infrastructure structurante du développement, capable de répondre simultanément aux défis démographiques, économiques et environnementaux.

En faisant du logement un levier macroéconomique, la BOAD opère un recentrage stratégique qui interroge la place de l’habitat dans les politiques de développement régional. Reste à savoir si les outils de financement – entre recapitalisation, lignes de crédit et partenariats public-privé – parviendront à combler un déficit structurel qui, sans action coordonnée, risque de s’aggraver avec l’accélération de l’urbanisation et la pression démographique.