En ouvrant les BOAD Development Days à Lomé le 11 juin, le président Serge Ekué a présenté le logement comme un « instrument de politique macroéconomique », rompant avec une approche purement sectorielle. Le plan stratégique Djoliba la Suite (2026-2030) dévoile une ingénierie financière ambitieuse – titrisation ZAKA, social bonds double cotés – mais le chiffrage du déficit régional donne le vertige : 3,5 millions de logements manquants, soit un investissement équivalant à 60 % du PIB cumulé de l'UEMOA. L'initiative s'inscrit dans une évolution où la banque régionale tente de répondre à un marché massivement informel, où le crédit habitat plafonne à 4-5 % des bilans bancaires.

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Le 11 juin 2026, lors de la deuxième édition des BOAD Development Days à Lomé, Serge Ekué, président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), a posé un cadre inédit : faire du logement un « instrument de politique macroéconomique » pour l'Union. Cette annonce, qui accompagne le lancement du plan stratégique Djoliba la Suite 2026-2030, marque un changement de paradigme par rapport à la vision traditionnelle du logement comme simple besoin social. Pour la première fois, l'institution régionale envisage le secteur comme un moteur de croissance capable d'absorber des chocs macroéconomiques, de créer des emplois et de structurer l'épargne longue.

Derrière cette ambition conceptuelle, les chiffres présentés à l'ouverture des journées illustrent un mur arithmétique. Selon les données de la Banque mondiale reprises par la BOAD, le déficit de logements dans l'espace UEMOA atteint 3,5 millions d'unités, et chaque année 250 000 nouvelles unités s'ajoutent. Sur la base d'un coût unitaire compris entre 15 et 25 millions FCFA, le besoin total d'investissement se situe entre 52 500 et 87 500 milliards FCFA. Au point médian, cela représente environ 60 % du PIB cumulé de l'Union. Un chiffre qui interroge la capacité de financement d'une région où le crédit à l'habitat ne dépasse pas 4 à 5 % des bilans bancaires.

Une ingénierie financière en accélération

Pour relever ce défi, la BOAD mise sur une palette d'outils innovants qui témoigne d'une maturité croissante de la finance régionale. Le plan Djoliba la Suite prévoit notamment une titrisation des créances hypothécaires selon un modèle compatible avec la finance islamique (ZAKA), des « social bonds » qui seront cotés simultanément à la BRVM d'Abidjan et à la bourse du Luxembourg, ainsi que la mutation de la CRRH-UEMOA (Caisse régionale de refinancement hypothécaire) en une institution dédiée, l'Afinhab. Ces mécanismes visent à attirer des investisseurs internationaux et à diversifier les sources de financement d'un secteur historiquement sous-capitalisé.

Serge Ekué a également pris soin de désamorcer les critiques potentielles en matière de stabilité monétaire. Interrogé sur le risque inflationniste d'un afflux massif de crédits, il a opposé un argument simple : « Ce n'est pas inflationniste parce que vous financez un actif. Cela deviendrait inflationniste si l'offre était très largement supérieure à la demande. On en est loin. » Une réponse qui cherche à rassurer les banques centrales de l'Union, souvent réticentes à voir le crédit immobilier gonfler la masse monétaire sans contrepartie productive.

Les limites d'un marché informel

Mais au-delà des instruments financiers, la question du foncier et de l'informalité reste le principal obstacle structurel. Dans la plupart des pays de l'UEMOA, la majorité des transactions foncières échappent au cadastre officiel, rendant difficile l'évaluation des garanties et la titrisation des créances. Le crédit à l'habitat plafonne à 4-5 % des bilans bancaires, un chiffre dérisoire comparé aux 30-40 % observés dans les économies émergentes d'Asie ou d'Amérique latine. La BOAD elle-même, bien qu'actionnaire de référence de la CRRH-UEMOA, n'a pas encore réussi à faire décoller le refinancement hypothécaire à l'échelle nécessaire.

Cette situation n'est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, les institutions régionales multiplient les initiatives – des fonds d'habitat social aux garanties de première perte – sans parvenir à enclencher un cercle vertueux. Le plan Djoliba la Suite bénéficie toutefois d'un contexte plus favorable : une urbanisation rapide, des taux d'intérêt réels historiquement bas dans la zone franc, et une volonté politique affichée par les chefs d'État de l'UEMOA de faire du logement une priorité. La question est de savoir si l'ingénierie financière pourra compenser les carences du cadre réglementaire et de l'information foncière.

La BOAD tente ainsi de faire du logement un vecteur d'intégration économique régionale, en reliant l'épargne locale aux marchés de capitaux internationaux. Mais l'ampleur du déficit – 60 % du PIB cumulé – rappelle que la finance ne suffira pas. Les réformes foncières, l'amélioration de la gouvernance urbaine et la professionnalisation du secteur de la construction restent des préalables indispensables. L'avenir du plan Djoliba la Suite se jouera donc moins dans les salles de marché que dans les registres cadastraux et les permis de construire.