Le Niger a entamé un rééquilibrage diplomatique qui impacte directement son secteur minier. Alors que le projet Dasa, fleuron de l'uranium nigérien, voit ses premières livraisons repoussées à 2028, la visite du général Tiani à Ankara illustre la recherche de nouveaux partenaires. Ce double mouvement interroge la capacité du Sahel à valoriser ses ressources sans dépendre des anciennes puissances coloniales, dans un contexte de tensions sécuritaires et de demande mondiale croissante.
Le virage turc redessine les équations de souveraineté
Alors que le projet Dasa glisse vers 2028, le général Tiani cherche à Ankara des partenaires miniers. Un double mouvement qui interroge la capacité du Sahel à valoriser ses ressources sans dépendre des anciennes puissances.
Le Niger cherche à s'affranchir des anciennes puissances coloniales. Le virage turc incarne cette quête de nouveaux partenaires.
Les premières livraisons repoussées à 2028 fragilisent la crédibilité du Niger comme fournisseur fiable, alors que la demande mondiale d'uranium croît.
La lutte contre les groupes djihadistes reste liée au contrôle des zones minières. Ankara combine coopération sécuritaire et ambitions extractives.
Un rapprochement stratégique aux ramifications minières
La rencontre, le 5 juin 2026, entre le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le chef de la junte nigérienne Abdourahamane Tiani dépasse le cadre strict de la coopération sécuritaire. Si la lutte contre les groupes djihadistes était au menu, les discussions ont aussi abordé les investissements turcs dans les secteurs énergétiques et extractifs. Ce déplacement – le premier du général Tiani hors d'Afrique depuis le coup d'État de juillet 2023 – marque une étape dans la redéfinition des alliances du Niger. Ankara, déjà présent dans le pétrole et la construction, convoite désormais les ressources minières, dont l'uranium, dont le Niger est le deuxième producteur africain derrière la Namibie.
Le projet Dasa entre incertitudes et espoirs
Parallèlement, la société canadienne Global Atomic a annoncé le 15 mai dernier un nouveau report des premières livraisons d'uranium de son projet Dasa, situé dans la région d'Agadez, à 2028. Ce décalage, le troisième en deux ans, révèle les difficultés de financement et de sécurisation du site, en proie à l'instabilité dans une zone frontalière du Mali. Pourtant, Dasa est considéré comme l'un des plus grands gisements d'uranium non exploités au monde, avec des réserves estimées à 65 millions de tonnes de minerai. L'échec à le mettre en production pénalise les recettes d'exportation du Niger, déjà affaiblies par la suspension des livraisons vers la France après l'expulsion des dirigeants d'Orano en 2024.
L'uranium comme levier de souveraineté
Le Niger tente de transformer sa dépendance historique en atout diplomatique. En s'éloignant de Paris, il courtise de nouveaux acteurs : la Turquie, mais aussi la Chine et la Russie, déjà engagées dans le secteur pétrolier. Cette diversification répond à un impératif de souveraineté, mais elle comporte des risques. Ankara n'a pas encore démontré sa capacité à financer et exploiter des mines d'uranium à grande échelle. Par ailleurs, les compagnies occidentales, comme Global Atomic, restent incontournables pour la technologie et les certifications nécessaires à l'exportation vers les marchés réglementés.
Une temporalité qui joue contre Niamey
Les retards de Dasa surviennent alors que la demande mondiale d'uranium repart à la hausse, portée par la relance du nucléaire civil en Asie et en Europe. Le Niger pourrait manquer le coche si les blocages persistent. Parallèlement, des mouvements sociaux, comme la marche à Tillabéri en mai 2026, témoignent des attentes des populations riveraines, qui réclament une meilleure redistribution des revenus miniers. Le gouvernement de transition, fragilisé par l'isolement diplomatique et la pression sécuritaire, doit concilier impératifs économiques et stabilité politique.
Une équation géopolitique à plusieurs inconnues
La stratégie de Niamey s'inscrit dans un basculement régional plus large, où les régimes militaires du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) cherchent à mutualiser leurs ressources et à contourner les sanctions occidentales. L'uranium nigérien, qui représentait avant 2023 près de 5 % du PIB et 20 % des recettes d'exportation, devient un enjeu clé de cette recomposition. Mais la Turquie, si elle offre un nouveau débouché, ne pourra absorber à elle seule la production. Le rapprochement turc pourrait aussi créer des tensions avec d'autres partenaires, comme le Canada ou la Chine, qui observent avec attention l'évolution du dossier.
Le report de Dasa et la visite d'Erdoğan-Tiani ne sont pas des faits isolés : ils révèlent les contradictions d'une transition qui veut rompre avec le passé sans disposer des moyens techniques et financiers de son indépendance. L'avenir de l'uranium nigérien se jouera autant à Ankara, Pékin ou Ottawa qu'à Niamey et dans les salles de conseil des entreprises minières.
La quête de souveraineté du Niger passe par une réinvention de sa politique minière, mais celle-ci reste tributaire des équilibres géopolitiques mondiaux. Alors que le projet Dasa piétine et que de nouveaux partenaires émergent, le pays doit jongler entre des exigences immédiates de sécurité et des objectifs de long terme. L'issue de ce pari déterminera non seulement la place du Niger sur le marché mondial de l'uranium, mais aussi sa capacité à bâtir un modèle de développement plus autonome en Afrique de l'Ouest.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.9% (FMI)