Le 15 mai 2026, Global Atomic annonçait repousser à 2028 les premières livraisons d'uranium de son projet Dasa, dans la région d'Agadez. Ce délai intervient dans un contexte de tensions géopolitiques autour des ressources minières du Niger, où les autorités tentent de renégocier les contrats avec les opérateurs historiques. Au-delà d'un simple contretemps industriel, ce report révèle les fragilités de la stratégie de souveraineté énergétique du pays sahélien.
Souveraineté minière : le pari perdu du Niger ?
Le report du projet Dasa à 2028 fragilise la stratégie de contrôle des ressources. Entre volonté de rupture et dépendance technique, le Niger cherche son équilibre.
Chronologie du projet Dasa
Soit l'équivalent de plus de 15 ans de production cumulée des mines d'Arlit et Akouta
Orano exploitait les mines historiques sans renégociation majeure depuis les années 1970.
Renégociation des conventions, hausse des redevances, diversification des partenaires (Russie, Chine, Turquie).
Les acteurs en présence
Contexte économique du Niger
Faible attractivité — Les IDE restent modestes malgré le potentiel minier. L'inflation élevée et l'instabilité sécuritaire freinent les investissements.
Le projet Dasa, porté par la canadienne Global Atomic, était présenté comme le futur de la production uranifère nigérienne. Avec des réserves estimées à 128 millions de livres d’U3O8, il devait compenser le déclin des mines historiques d’Arlit et d’Akouta, exploitées par Orano (ex-Areva) depuis les années 1970. Mais le délai annoncé – un glissement de deux ans par rapport au calendrier initial – soulève des questions sur la capacité du Niger à attirer et retenir les investissements miniers dans un environnement sécuritaire dégradé et un cadre réglementaire en pleine mutation.
Ce report n’est pas isolé. Depuis le putsch de juillet 2023, les nouvelles autorités nigériennes ont multiplié les signaux de souveraineté : renégociation des conventions minières, hausse des redevances, et une volonté affichée de diversifier les partenaires étrangers. La Russie, via Rosatom, a multiplié les accords de coopération, tandis que la Chine et la Turquie explorent des opportunités. Cependant, ce volontarisme politique se heurte à la réalité des cycles d’investissement minier, longs et coûteux. Le cas Dasa illustre les tensions entre une ambition souveraine et les exigences des marchés financiers.
Global Atomic justifie le report par des difficultés de financement et des retards dans les infrastructures logistiques. Le projet nécessite un investissement initial de plus de 300 millions de dollars, et les incertitudes politiques nigériennes compliquent l’accès au crédit international. Par ailleurs, le contexte sécuritaire dans la région d’Agadez, marqué par des menaces jihadistes et des trafics, alourdit les coûts opérationnels. Ce constat n’est pas propre à Dasa : les grands groupes miniers hésitent à engager des capitaux dans un Sahel instable, même lorsque les ressources sont prometteuses.
Pendant ce temps, les populations locales expriment leur mécontentement. La marche du 14 mai 2026 à Tillabéri, dans l’ouest du Niger, organisée par les Forces vives de la région du fleuve, témoigne des attentes sociales autour des retombées minières. Les communautés réclament une meilleure redistribution des revenus et des emplois, alors que les projets miniers peinent à démarrer. Cette pression sociale ajoute une dimension politique au calendrier industriel.
Les enjeux régionaux de l’uranium nigérien
Le Niger assure historiquement environ 5 % de la production mondiale d’uranium, une part modeste mais stratégique pour la France, dont le parc nucléaire dépend à près de 20 % de l’uranium nigérien. La renégociation des contrats avec Orano, qui exploite les mines d’Arlit et d’Akouta, est au cœur des tensions diplomatiques avec Paris. Le report de Dasa renforce le poids de ces mines historiques dans l’approvisionnement français, mais aussi la vulnérabilité du Niger face à un partenaire devenu suspect.
La perspective d’une diversification des clients – vers la Russie ou la Chine – se heurte à des contraintes techniques et commerciales. L’uranium nigérien est majoritairement transformé en France, via la conversion et l’enrichissement. Sans accès à ces étapes de la chaîne de valeur, le Niger reste dépendant des circuits établis. Le report de Dasa donne un répit aux opérateurs historiques, mais retarde l’émergence d’un acteur nigérien autonome.
Un test pour la crédibilité des réformes minières
Au-delà du cas Global Atomic, c’est l’ensemble du secteur extractif nigérien qui est en observation. Les autorités ont promis une nouvelle loi minière, censée mieux encadrer les investissements et garantir des retombées locales. Mais la lenteur des réformes et les hésitations sur le partage de la rente inquiètent les investisseurs. Le report de Dasa pourrait être un signal d’alarme : sans stabilité réglementaire et sécuritaire, les capitaux étrangers se tourneront vers d’autres pays africains producteurs, comme la Namibie ou le Malawi.
Paradoxalement, la situation nigérienne profite à d’autres acteurs. Au Kazakhstan et au Canada, de nouveaux projets utilisent des technologies moins coûteuses et plus rapides, comme l’a rapporté BNN Bloomberg en mai 2026. Ces innovations pourraient réduire l’attrait des gisements sahéliens, longtemps compétitifs grâce à leur teneur élevée. Le Niger risque de perdre sa place de fournisseur historique si les délais s’allongent.
Conclusion
Le report de Dasa cristallise les contradictions de la politique minière nigérienne : souveraineté affichée, mais dépendance technique et financière persistante. Il interroge aussi la capacité des États sahéliens à négocier avec les majors sans sacrifier les délais de mise en production. Dans un marché mondial de l’uranium en mutation, marqué par la relance du nucléaire et l’émergence de nouveaux producteurs, le Niger doit choisir entre un pragmatisme accéléré et un volontarisme risqué. Les prochains mois diront si le pays parvient à concilier ambition nationale et réalité industrielle.
Alors que les tensions géopolitiques redessinent les alliances minières au Sahel, l’uranium nigérien reste un enjeu autant économique que symbolique. Le sort de Dasa sera scruté comme un indicateur de la capacité du pays à garder la main sur ses ressources, tout en s’insérant dans les chaînes de valeur mondiales. Une question qui dépasse le seul secteur uranifère et touche à la souveraineté même des États ouest-africains face aux appétits extérieurs.