En prenant le contrôle opérationnel de SOMAÏR fin 2024 puis en annonçant la nationalisation en juin 2025, le Niger a rompu avec des décennies de partenariat français. Mais l'Europe a déjà réorienté ses approvisionnements vers d'autres producteurs, tout en restant dépendante de Rosatom pour la conversion et l'enrichissement. Cette évolution révèle que la valeur de l'uranium ne se joue pas uniquement au niveau de la mine, mais bien dans la maîtrise de l'ensemble de la chaîne.
Niger : la fin d'un partenariat, le début d'une autre dépendance
En reprenant SOMAÏR, Niamey a brisé un cycle de 54 ans. Mais l'Europe a déjà rebondi — et la Russie reste incontournable en aval.
Chronologie d'une rupture
- Orano détenait 63,4 %
- État nigérien : 36,6 %
- Exploitation continue depuis 1971
- Nationalisation annoncée
- Contrôle opérationnel dès fin 2024
- L'Europe s'approvisionne ailleurs
Qui détient quoi ?
Le paradoxe de la souveraineté
Le nœud : sans maîtrise de la transformation, la nationalisation de la mine ne suffit pas. L'Europe l'a compris — elle a diversifié ses sources en amont, mais reste tributaire de Rosatom pour l'enrichissement.
Nouveaux corridors d'approvisionnement
Selon le FMI, le Niger affiche une inflation de -4,6 % — un contexte de stabilité des prix qui contraste avec les bouleversements du secteur minier. La nationalisation de SOMAÏR intervient dans un climat macroéconomique maîtrisé, mais les recettes d'exportation d'uranium restent cruciales pour l'économie nationale.
L'annonce par le gouvernement nigérien, le 19 juin 2025, de son intention de nationaliser SOMAÏR a marqué l'aboutissement d'un processus engagé dès la prise de pouvoir des militaires à Niamey. La société minière, détenue à 63,4 % par le groupe français Orano et à 36,6 % par la société d'État SOPAMIN, exploitait le gisement d'Arlit depuis 1971. En reprenant le contrôle opérationnel à la fin de l'année 2024, les autorités nigériennes ont envoyé un signal fort : celui d'une souveraineté retrouvée sur une ressource stratégique, après des décennies de partenariat déséquilibré avec la France.
Une substitution européenne rapide
Pendant ce temps, l'Europe n'a pas attendu. Selon l'analyse du quotidien économique italien Il Sole 24 Ore, elle a « rapidement remplacé l'uranium nigérien » en se tournant vers le Canada, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et la Russie. Cette diversification, si elle sécurise à court terme les réacteurs européens, met en lumière une dépendance nouvelle vis-à-vis de Moscou. Une proportion significative des opérations de conversion et d'enrichissement reste en effet assurée par Rosatom, plaçant l'Europe dans une position paradoxale : elle a quitté Niamey pour ne pas dépendre d'un partenaire jugé imprévisible, mais se retrouve exposée à un autre.
La rapidité de cette substitution s'explique par la souplesse du marché mondial de l'uranium. Les stocks constitués après Fukushima, puis la baisse de la demande civile, ont laissé une marge de manœuvre aux opérateurs. Mais cette réorganisation ne doit pas masquer le fait que l'Afrique de l'Ouest, et en particulier le Niger, a perdu une part significative de son pouvoir de négociation. Les discussions menées en 2026 par des acteurs comme Aura Energy en Mauritanie pour le projet Tiris montrent que la région reste attractive pour les investisseurs, mais selon des conditions qui ne sont plus celles de l'époque où Orano s'implantait à Arlit.
Le contrôle des mines ne suffit plus
Le cas nigérien illustre une vérité que les États producteurs peinent souvent à intégrer : la valeur de l'uranium ne dépend pas uniquement de celui qui contrôle la mine, mais de celui qui possède la chaîne d'approvisionnement. Certifier, transporter, convertir, enrichir, financer et transformer la matière en combustible nucléaire sont autant d'étapes qui échappent encore largement aux pays africains. En prenant le contrôle de SOMAÏR, Niamey a acquis des actifs physiques, mais pas la technologie ni les circuits commerciaux qui leur donnent leur pleine valeur.
Les réserves de SOMAÏR, estimées à 40 108 tonnes d'uranium classées comme réserves à la fin de 2024, dont 21 334 tonnes attribuables à la part d'Orano, constituent un gisement considérable. À ces quantités s'ajoutent 30 609 tonnes de ressources indiquées et 28 757 tonnes de ressources inférées. Mais ces chiffres ne valent que si le minerai peut être vendu. L'ordonnance du tribunal du CIRDI du 23 septembre 2025, qui interdit au Niger de vendre, transférer ou faciliter le transfert de l'uranium produit, a gelé toute commercialisation tant que le différend avec Orano n'est pas réglé. Une situation qui place Niamey dans une impasse juridique et économique.
La stratégie nigérienne aurait pu être différente. En négociant avec Orano une montée en charge de SOPAMIN dans le capital, ou en nouant des partenariats avec des acteurs non occidentaux comme la Chine ou la Russie, Niamey aurait pu conserver des débouchés. Mais la rupture, brutale, a provoqué une fuite des acheteurs européens et déclenché un processus d'arbitrage qui coûte cher à l'État nigérien, tant en termes financiers qu'en termes de crédibilité internationale. La décision du CIRDI ne règle pas le fond du problème : la démonstration que la souveraineté sur un sous-sol aussi stratégique ne se décrète pas, elle se construit, étape par étape.
Le Niger rejoint ainsi une liste croissante de pays africains qui cherchent à tirer davantage de valeur de leurs ressources extractives, mais se heurtent aux réalités d'un marché mondial dominé par quelques acteurs intégrés. La question n'est plus de savoir si Niamey récupérera ses mines, mais dans quelles conditions et à quel prix. Alors que la Mauritanie, le Mali ou encore le Burkina Faso observent le précédent nigérien, l'équilibre entre souveraineté nationale et insertion dans les chaînes de valeur internationales demeure le défi central de la nouvelle géopolitique de l'uranium en Afrique de l'Ouest.