En juin 2024, les autorités de transition nigériennes ont nationalisé la société SOMAÏR et révoqué le permis d'Orano pour le gisement géant d'Imouraren, transformant l'uranium en instrument explicite de souveraineté économique. Deux ans plus tard, en juillet 2026, cette décision s'inscrit dans une dynamique régionale où les États producteurs africains cherchent à accroître leur contrôle sur les chaînes de valeur minières, tandis que le marché mondial reste dominé par une poignée de pays. L'analyse des flux mondiaux de 2024, qui place le Kazakhstan en tête avec 39 % de la production, rappelle la concentration extrême de la filière que les pays africains entendent contester.

Infographie — Uranium · Niger

Une rupture historique dans les relations franco-nigériennes

La décision de Niamey de nationaliser SOMAÏR, qui exploitait la mine d'Arlit depuis les années 1970, et de retirer à Orano le permis du gisement d'Imouraren marque un tournant dans l'histoire minière entre la France et le Niger. Le gouvernement de transition a justifié ces mesures par la nécessité d'une gestion plus saine de l'entreprise et d'une 'jouissance optimale' des richesses uranifères pour les Nigériens. Orano, qui avait développé l'essentiel du potentiel uranifère du pays, a annoncé envisager des recours juridiques, soulignant le rôle historique de ses filiales. Ce bras de fer, à la fois économique, juridique et géopolitique, illustre une volonté de rupture avec les conventions minières héritées de l'époque coloniale.

Le contexte d'une souveraineté retrouvée

Cette offensive de Niamey ne survient pas dans un vide. Depuis le coup d'État de juillet 2023, les autorités nigériennes multiplient les actes de souveraineté, notamment en matière de ressources naturelles. La dénonciation des accords de défense avec la France, la réorientation des partenariats vers la Russie et l'Iran, et la renégociation des contrats pétroliers avec le Bénin s'inscrivent dans une même logique. L'uranium devient ainsi un levier politique et fiscal, au même titre que le pétrole pour d'autres pays de la région. En 2026, cette politique s'est concrétisée par la création d'une société nationale des mines, chargée de piloter l'ensemble des activités extractives.

Une carte mondiale de l'uranium en recomposition

Le marché mondial de l'uranium reste marqué par une forte concentration de l'offre. En 2024, le Kazakhstan représentait environ 39 % de la production minière, loin devant le Canada, la Namibie et l'Australie. Les 417 réacteurs en service dans 31 pays dépendent de cette chaîne d'approvisionnement souvent opaque. Dans ce contexte, la décision du Niger de contrôler directement ses ressources peut être lue comme une tentative de peser sur les équilibres mondiaux, mais elle expose aussi le pays à des risques : sans partenaire technique éprouvé, la relance de la production à Arlit et le développement d'Imouraren pourraient être compromis. La Namibie, de son côté, consolide son statut de troisième producteur mondial, attirant de nouveaux investisseurs grâce à un cadre juridique stable.

Les implications régionales pour l'Afrique de l'Ouest

Au-delà du dossier franco-nigérien, ces décisions résonnent dans toute la sous-région. Le Mali et le Burkina Faso, également dirigés par des régimes militaires depuis des coups d'État récents, observent avec attention le bras de fer de Niamey. Tous trois partagent une rhétorique de souveraineté et une méfiance envers les entreprises occidentales. Cependant, contrairement au Niger, ces pays ne possèdent pas d'uranium en quantité significative – le Mali explore des gisements, mais aucun n'est entré en production. La question qui se pose est celle d'un éventuel effet d'entraînement : d'autres États pourraient-ils emboîter le pas en renégociant ou nationalisant des actifs miniers ? Le précédent de la Zambie, qui a repris le contrôle de sa mine de cuivre de Konkola en 2025, suggère une tendance régionale plus large.

Un pari économique et technique

La viabilité économique de la nationalisation reste à prouver. En 2024, la mine d'Arlit produisait environ 2 000 tonnes d'uranium par an, bien en deçà de son potentiel historique. Le gisement d'Imouraren, l'un des plus grands au monde avec des réserves estimées à 200 000 tonnes, nécessite des investissements massifs – plusieurs milliards de dollars – et une expertise technique que le Niger ne possède pas seul. Le retrait d'Orano laisse un vide que des entreprises chinoises, russes ou indiennes pourraient combler. En juillet 2026, Niamey a discrètement engagé des discussions avec Rosatom, le géant nucléaire russe, pour un possible partenariat. Si ce rapprochement aboutissait, il confirmerait le basculement géopolitique du Niger, mais soulèverait aussi des questions sur la dépendance à un nouvel acteur.

Le facteur temps : deux ans après les annonces

Deux ans après les annonces de nationalisation et de retrait de permis, le bilan est contrasté. Orano a effectivement engagé des procédures d'arbitrage international, invoquant la violation des protections des investisseurs prévues par les traités bilatéraux. Parallèlement, la production de SOMAÏR nationalisée a chuté de 30 % en raison de difficultés de gestion et de maintenance. Le Niger n'a pas encore réussi à attirer un partenaire industriel majeur pour Imouraren. Ces difficultés nuancent le discours de souveraineté : maîtriser ses ressources ne signifie pas nécessairement en tirer un meilleur profit à court terme. Le gouvernement mise sur la hausse des cours de l'uranium, portée par le regain d'intérêt pour le nucléaire civil, pour rendre le projet viable.

En faisant de l'uranium un instrument de souveraineté, le Niger s'engage dans une voie risquée mais cohérente avec son projet politique. Cette stratégie pourrait inspirer d'autres producteurs africains, mais elle bute sur des réalités techniques et financières. L'évolution du dossier dans les prochaines années dira si la rupture avec les schémas hérités du passé permet réellement d'améliorer le bien-être des populations ou si elle n'est qu'un repositionnement dans le jeu des puissances.