Alors que le Sénégal menace de recourir à l'arbitrage pour renégocier ses contrats pétroliers avec Woodside et BP, le Niger n'est pas en reste dans le mouvement de réappropriation des ressources naturelles qui traverse l'Afrique de l'Ouest. Au cœur de cette dynamique, le français Orano, exploitant historique des mines d'uranium nigériennes, doit composer avec des exigences de souveraineté accrues et la nécessité de repositionner l'uranium dans le mix énergétique mondial. La situation révèle les tensions entre dépendance des majors et ambitions nationales, dans un contexte où les pertes liées au commerce informel atteignent près de 10 milliards de dollars par an dans la région.
Orano au Niger : le dilemme de la double dépendance
Entre souveraineté nigérienne et sécurité énergétique française, l'uranium cristallise les tensions ouest-africaines.
- → Volonté de renégocier les contrats historiques
- → Contrôle accru sur la valeur ajoutée
- → Modèle : Sénégal vs Woodside/BP
- → 1/3 de l'uranium français vient du Niger
- → Dépendance stratégique pour le nucléaire
- → Orano doit préserver ses actifs
Le Niger occupe une place stratégique dans l'approvisionnement en uranium de la France. Avec plus d'un tiers de l'uranium naturel utilisé par les centrales françaises provenant du sous-sol nigérien, la coopération avec Orano est vitale pour la souveraineté énergétique de l'Hexagone. Mais ce lien historique est aujourd'hui remis en question. Niamey, sous régime militaire, multiplie les signaux d'une volonté de contrôle accru sur ses ressources, à l'instar des pays voisins. Le récent bras de fer entre Dakar et les multinationales pétrolières illustre une tendance régionale forte : les États ouest-africains entendent capter davantage de valeur ajoutée et renégocier les contrats hérités des décennies passées.
Orano se trouve donc dans une position délicate. D'un côté, l'entreprise doit défendre ses intérêts industriels et assurer la rentabilité de ses opérations, notamment via la mine d'Imouraren, l'un des plus grands gisements d'uranium au monde, dont l'exploitation est suspendue depuis des années en raison de conditions de marché défavorables. De l'autre, elle doit répondre aux attentes de Niamey en matière de retombées locales, d'emplois et de transfert de compétences. La décision de rouvrir Imouraren pourrait être conditionnée à des concessions importantes, dans un contexte où le prix de l'uranium reste volatile malgré la relance du nucléaire dans plusieurs pays.
Parallèlement, la transition énergétique mondiale replace l'uranium sous les projecteurs. Considéré comme une source d'énergie bas carbone, le nucléaire connaît un regain d'intérêt, ce qui pourrait profiter au Niger. Cependant, les populations locales et les ONG dénoncent les impacts environnementaux et sanitaires de l'exploitation minière, notamment dans la région d'Arlit. Orano doit donc concilier image de fournisseur d'énergie propre et réalité des nuisances sur place. L'entreprise met en avant ses procédés de recyclage des déchets nucléaires, comme à l'usine de La Hague, mais ces technologies sont coûteuses et ne répondent pas directement aux préoccupations des Nigériens.
Sur le plan régional, la problématique de l'uranium s'inscrit dans un tableau plus large. L'Afrique de l'Ouest perd chaque année près de 10 milliards de dollars en échanges informels, faute de cadres formels intégrés. La CEDEAO tente de promouvoir le commerce intra-régional, mais les chaînes de valeur restent fragmentées. Pour le Niger, pays enclavé, la question de l'accès aux ports et de la logistique est cruciale. La vision béninoise de devenir un « néo-Singapour » africain pourrait offrir des débouchés, mais elle suppose une coopération que les tensions actuelles compliquent. Le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, mise aussi sur ses ressources minières, notamment l'or, pour diversifier son économie, ce qui accentue la compétition pour attirer les investissements.
Orano, de son côté, cherche à sécuriser ses approvisionnements tout en diversifiant ses sources, notamment en Australie et au Canada. Mais le Niger reste un maillon essentiel de sa stratégie. L'entreprise pourrait être amenée à accepter une participation accrue de l'État nigérien dans ses filiales locales, comme ce fut le cas dans d'autres pays producteurs. Le modèle de la Société des Mines de l'Air (SOMAÏR), codétenue par Orano et l'État nigérien, pourrait être révisé. Les discussions en cours, bien que discrètes, annoncent des évolutions significatives dans les mois à venir.
Le cas de l'uranium nigérien illustre la complexité des relations entre États souverains et multinationales dans une Afrique de l'Ouest en pleine recomposition. Entre revendications de souveraineté, impératifs de transition énergétique et nécessités industrielles, les équilibres sont fragiles. Alors que le Sénégal ouvre la voie d'une renégociation des contrats pétroliers, le Niger pourrait bien suivre la même trajectoire, plaçant Orano face à un choix stratégique : accepter de nouvelles conditions ou risquer de perdre un accès privilégié à l'un des plus grands gisements d'uranium au monde.