Orano a reçu le 11 juin l'autorisation de lancer les études d'impact environnemental pour son usine d'enrichissement Project Ike, dans le Tennessee. Ce projet de 5 milliards de dollars, soutenu par l'État américain, s'inscrit dans une volonté de réduire la dépendance aux approvisionnements étrangers en uranium enrichi. Pour le Niger, deuxième producteur africain d'uranium, cette décision intervient alors que le pays tente de renégocier ses contrats miniers et que le projet Dasa de Global Atomic connaît de nouveaux retards.

Infographie — Uranium · Niger

L'annonce de la Nuclear Regulatory Commission (NRC) américaine, publiée le 11 juin au Federal Register, marque une étape clé pour Orano. L'ancienne filiale d'Areva prévoit de construire sur un terrain de l'ancien projet Manhattan, à Oak Ridge, une installation capable de produire 7,4 millions d'unités de travail de séparation (UTS) par an, soit l'équivalent de la consommation de 10 à 15 réacteurs nucléaires. Le calendrier est serré : l'examen du permis doit être bouclé en douze mois, et l'usine pourrait entrer en service d'ici 2030.

Cette accélération répond à une priorité stratégique américaine : reconstituer une filière nationale d'enrichissement, aujourd'hui dominée par la Russie (Rosatom) et l'Europe (Urenco). Le Department of Energy a déjà alloué 900 millions de dollars au projet, complété par le Tennessee Nuclear Energy Fund. Pour Orano, c'est aussi une manière de sécuriser des débouchés pour son activité minière, alors que le marché de l'uranium naturel est sous pression.

Un contexte nigérien incertain

Au Niger, l'horizon minier s'assombrit. Le groupe canadien Global Atomic a annoncé le 15 mai le report à 2028 des premières livraisons de son projet Dasa, dans la région d'Agadez. Invoquant des difficultés de financement et un cadre réglementaire encore flou après le coup d'État de juillet 2023, le groupe peine à concrétiser ce gisement qui devait faire du Niger un acteur majeur de l'uranium mondial. Pendant ce temps, Orano – via sa filiale SOMAÏR – continue d'exploiter les mines d'Arlit et d'Imouraren, mais les relations avec les nouvelles autorités nigériennes se tendent.

Renégociation des contrats et diversification des partenaires

Depuis la prise de pouvoir du général Abdourahamane Tiani, Niamey a multiplié les pressions pour obtenir un rééquilibrage des contrats miniers, jugés trop favorables aux multinationales françaises et canadiennes. En mai 2026, une grande marche à Tillabéri a réclamé une meilleure répartition des revenus de l'uranium. Parallèlement, le régime cherche à diversifier ses partenaires : la Russie, via Rosatom, l'Iran et même la Chine sont approchés pour des accords de coopération nucléaire et minière.

Orano entre deux continents

Le projet Ike, s'il aboutit, offre à Orano une plateforme de transformation aux États-Unis, à proximité du plus grand marché nucléaire du monde. Mais il soulève des questions sur l'avenir de ses actifs africains. L'entreprise française devra arbitrer entre ses besoins d'approvisionnement à long terme et les exigences des autorités nigériennes. Si l'usine américaine peut traiter de l'uranium de toute provenance (Canada, Kazakhstan, Niger), la tentation est grande de réduire la dépendance au Niger, où les risques politiques et sécuritaires restent élevés. À l'inverse, maintenir une présence au Niger pourrait servir de monnaie d'échange dans les négociations avec Washington, soucieux de sécuriser des sources « amies » hors de la sphère russe.

Une recomposition géopolitique

Au-delà du Niger, c'est toute la chaîne de valeur de l'uranium ouest-africain qui est en jeu. Le retard de Dasa et les incertitudes autour d'Imouraren (dont le développement est suspendu depuis 2015) fragilisent la position de la région comme fournisseur alternatif. Alors que la demande mondiale d'uranium repart à la hausse (nouveaux réacteurs en Chine, en Inde, prolongation de centrales américaines), la capacité de l'Afrique de l'Ouest à y répondre dépendra de sa stabilité politique et de la capacité des opérateurs à aligner leurs intérêts sur ceux des États.

Le mouvement d'Orano vers les États-Unis illustre une tendance plus large : la renationalisation des filières nucléaires dans les pays historiquement importateurs. Pour le Niger et ses voisins (Mali, Burkina Faso) riches en minerais stratégiques, le défi est double : attirer les investissements tout en affirmant une souveraineté qui ne se limite pas à la simple taxation des exportations. Dans ce jeu d'échecs énergétique, l'uranium nigérien pourrait perdre son statut de ressource incontournable s'il ne parvient pas à s'intégrer dans les nouvelles chaînes d'approvisionnement sécurisées.