Alors que le groupe français Orano voit son influence décliner au Niger depuis le coup d'État de 2023, la canadienne Global Atomic annonce le report à 2028 de son projet d'uranium Dasa, dans la région d'Agadez. Parallèlement, Paris tente de redéployer sa stratégie africaine en organisant un sommet inédit à Nairobi, ciblant les pays anglophones. Ces mouvements dessinent une recomposition des équilibres miniers et énergétiques en Afrique de l'Ouest, avec des implications directes sur la souveraineté régionale et les flux d'investissement.

Infographie — Uranium · Niger

Un fleuron en perte de vitesse

Présent au Niger depuis les années 1970, Orano (ex-Areva) a longtemps incarné la présence française dans le secteur minier sahélien. Mais le putsch de juillet 2023 a bouleversé cet équilibre. La junte au pouvoir a multiplié les signes de défiance envers les anciens partenaires, et les relations avec Paris se sont détériorées au point que Orano a perdu sa position dominante, comme l'a reconnu le président botswanais Duma Boko lors du récent sommet Afrique-France à Nairobi. Cette situation illustre l'érosion de l'influence française dans ses anciennes colonies, poussant Paris à diversifier ses partenariats vers des pays comme le Kenya ou le Botswana.

Le casse-tête du projet Dasa

Dans ce climat incertain, la société canadienne Global Atomic Corporation a annoncé le 15 mai 2026 repousser à 2028 les premières livraisons de son projet Dasa, situé dans le nord du Niger. Ce gisement, l'un des plus prometteurs au monde avec des réserves estimées à 124 millions de livres d'uranium, devait initialement entrer en production en 2026. Le report, sans surprise pour les observateurs, traduit les difficultés opérationnelles et financières liées à l'instabilité politique locale. Les investisseurs étrangers, déjà prudents depuis le coup d'État, attendent des garanties sur la sécurité juridique et la pérennité des contrats.

Souveraineté énergétique régionale en question

La recomposition du secteur uranifère nigérien a des conséquences au-delà des frontières du pays. Le Niger fournissait environ 5 % de la production mondiale d'uranium, et l'essentiel de cette production était exporté vers la France pour alimenter ses centrales nucléaires. Avec le déclin d'Orano et l'incertitude pesant sur Dasa, la région ouest-africaine risque de perdre un levier stratégique important. Par ailleurs, la marche organisée le 14 mai à Tillabéri par les Forces vives de la région du fleuve montre une contestation sociale croissante autour de l'exploitation des ressources, mêlant revendications environnementales et demande de retombées locales.

Le pari français de la diversification

Le sommet de Nairobi, baptisé Africa Forward Summit, marque une tentative de Paris de renouer avec le continent sur de nouvelles bases. En ciblant des pays non francophones, la France espère contourner le rejet qu'elle subit au Sahel. Mais cette stratégie comporte des risques : comme le rappelle le président Boko, les partenariats doivent être équitables et respecter les priorités africaines. La déclaration finale du sommet insiste sur la transformation locale des matières premières et l'énergie verte, des objectifs qui pourraient entrer en concurrence avec les intérêts des entreprises françaises.

Quelles perspectives pour les investisseurs ?

Pour les compagnies minières, le Niger reste un terrain complexe. Si le potentiel géologique est avéré, les conditions politiques et sécuritaires freinent les engagements à long terme. Le report de Dasa pourrait ouvrir la voie à d'autres acteurs, notamment chinois ou russes, déjà présents dans la région via des accords avec la junte. Parallèlement, la transition énergétique mondiale maintient une demande soutenue pour l'uranium, ce qui rend le Niger attractif malgré les risques. Les investisseurs devront composer avec un État souverainiste, désireux de renégocier les termes des concessions passées.

Leçons d'un basculement

Au-delà du cas nigérien, cette séquence illustre une tendance lourde : la fin des rentes de situation pour les anciennes puissances coloniales dans le secteur extractif. Les gouvernements africains, forts d'une demande mondiale accrue, imposent désormais leurs conditions. Le Botswana, via la voix de son président, appelle à des partenariats d'égal à égal. Le chemin est toutefois semé d'embûches, entre instabilité politique, exigences sociales et impératifs climatiques.

Le Niger, maillon central de la filière uranium en Afrique de l'Ouest, se trouve à un carrefour. L'effacement progressif d'Orano et le report de Dasa signalent une phase de transition dont l'issue reste imprévisible. Au-delà du secteur minier, c'est la capacité des États sahéliens à construire une souveraineté énergétique durable qui est en jeu, dans un contexte où les alliances internationales se recomposent rapidement.