Orano USA a signé le 22 avril un protocole d’accord pour construire une usine d’enrichissement de 5 milliards de dollars dans le Tennessee. Ce projet, qui entrera en service au début des années 2030, pourrait redéfinir les flux d’approvisionnement du groupe en uranium. Pour le Niger, qui fournit une part importante du minerai brut d’Orano, cette évolution soulève des questions sur la pérennité des recettes minières et la souveraineté énergétique régionale.
Le choix d’Orano d’investir massivement aux États-Unis, plutôt que dans ses sites historiques en France ou au Niger, reflète un recentrage stratégique vers le marché nord-américain. La nouvelle usine projetée à Oak Ridge, dans le Tennessee, produira 7,4 millions d’unités de travail de séparation (UTS) par an, une capacité qui renforcera l’indépendance américaine en matière d’enrichissement. Pour le Niger, qui héberge la mine d’Arlit exploitée par Orano, ce déplacement de la valeur ajoutée vers l’aval de la filière pourrait réduire la part des revenus issus de la transformation locale. Alors que Niamey cherchait à accroître ses recettes via une plus grande intégration verticale, l’accent mis sur l’enrichissement aux États-Unis complique cette ambition.
Cette décision s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu. Depuis le coup d’État de juillet 2023, les relations entre le Niger et la France se sont dégradées, et Orano a dû renégocier certains termes de ses contrats. Parallèlement, la demande mondiale d’uranium augmente, portée par la relance du nucléaire en Asie et en Europe. Le projet Ike, comme l’a nommé Orano, garantira au groupe un débouché stable pour son concentré d’uranium, mais il risque de diluer l’urgence d’investir dans des capacités de transformation au Niger même. Or, pour les pays de l’UEMOA et de la CEDEAO, la possibilité de développer une industrie nucléaire civile – notamment au Ghana ou au Burkina Faso – dépend d’un approvisionnement sécurisé et d’une chaîne de valeur régionale.
L’accord avec les syndicats du bâtiment nord-américains (NABTU) illustre la volonté d’Orano de soigner son ancrage local aux États-Unis. Plus de 1 000 emplois seront créés pendant la construction, et l’usine devrait fonctionner pendant plusieurs décennies. Ce type de partenariat social, qui garantit une main-d’œuvre qualifiée et des délais maîtrisés, fait défaut dans les projets miniers ouest-africains, souvent entachés de tensions sociales. Pour le Niger, la comparaison est rude : les recettes de l’uranium ne représentent plus que 5 % du PIB, contre 15 % dans les années 2000, et les redevances sont jugées insuffisantes par les autorités de transition.
Au-delà du cas nigérien, la manœuvre d’Orano signale une tendance plus large : les majors du nucléaire rapatrient les étapes à forte valeur technologique vers des juridictions stables, tandis que les mines africaines restent cantonnées à l’extraction. La demande de sécurisation des approvisionnements, exacerbée par la guerre en Ukraine, accélère ce mouvement. Pour les investisseurs privés, une brèche s’ouvre peut-être dans le segment de l’exploration et de la production d’uranium en Afrique de l’Ouest, si les États parviennent à offrir des garanties réglementaires. Mais à ce stade, la souveraineté énergétique régionale semble s’éloigner, faute de maîtrise industrielle complète.
Alors que le Niger et ses voisins cherchent à monétiser leurs ressources minières tout en diversifiant leurs partenaires (Russie, Chine), la stratégie d’Orano rappelle que la maîtrise des technologies d’enrichissement reste un levier de pouvoir géopolitique. La question qui demeure est de savoir si les pays ouest-africains parviendront, à terme, à imposer une plus grande transformation locale de leur uranium, ou s’ils resteront des fournisseurs de matière première dans une chaîne contrôlée de l’extérieur.