En quelques semaines, deux investissements majeurs viennent redessiner la carte industrielle de l’Afrique de l’Ouest : ExxonMobil injecte 1 milliard de dollars dans le champ pétrolier d’Usan, au large du Nigeria, tandis qu’Abuja Steel Mills pose la première pierre d’une aciérie alimentée par une ferme solaire de 200 MW dans l’État de Niger. Au-delà de l’apparente hétérogénéité, ces projets révèlent une stratégie de diversification économique centrée sur le nord du Nigeria, aux portes du Sahel.

Infographie — Uranium · Niger

Hydrocarbures : le retour des majors au Nigeria

La décision d’ExxonMobil de relancer un programme de forage au Nigeria après une décennie d’absence marque un tournant. Avec 40 000 barils par jour attendus, le projet Usan Infill bénéficie d’un cadre fiscal amélioré et d’une meilleure prévisibilité réglementaire sous l’égide de la NUPRC. Ce retour s’inscrit dans un contexte où le Nigeria tente d’enrayer la baisse de sa production pétrolière, tombée à moins de 1,2 million de barils par jour en 2025, et de reconquérir la confiance des investisseurs internationaux. L’annonce intervient alors que le pays peine à respecter ses quotas OPEP+ et cherche des financements pour moderniser ses infrastructures vieillissantes.

Une aciérie verte dans l’État de Niger : cap sur l’industrialisation décarbonée

À plusieurs centaines de kilomètres à l’intérieur des terres, l’État de Niger (Nigeria) mise sur l’énergie solaire pour alimenter sa première grande aciérie intégrée. Abuja Steel Mills, filiale d’African Industries Group, a reçu 500 hectares à Tafa pour construire un complexe sidérurgique de 200 MW photovoltaïque en site isolé. Ce projet, présenté comme la plus grande aciérie solaire d’Afrique subsaharienne, vise à réduire la dépendance du Nigeria aux importations d’acier, estimées à près de 3 milliards de dollars par an. Le choix de l’État de Niger, frontalier du Niger, n’est pas anodin : la zone bénéficie d’un ensoleillement optimal, de terrains disponibles et de la proximité de marchés sahéliens en pleine reconstruction.

Une complémentarité régionale en germe

Ces deux investissements ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une tendance plus large de réindustrialisation de la région, portée par la recherche de souveraineté énergétique et industrielle. Tandis que le Nigeria exploite ses hydrocarbures pour financer sa transition, l’État de Niger se positionne comme un hub de transformation utilisant des énergies renouvelables. Ce modèle pourrait inspirer d’autres territoires sahéliens, notamment le Niger voisin, dont l’économie reste dominée par l’extraction d’uranium et d’or. Les récentes difficultés d’Orano (ex-Areva) dans le nord du Niger et la volatilité des cours de l’or incitent en effet Niamey à diversifier ses partenariats et à attirer des investissements transformants.

Contexte de recomposition : l’AES et les ambitions régionales

Le calendrier de ces annonces coïncide avec les discussions autour de l’Alliance des États du Sahel (AES) et son projet de banque confédérale. Si le Nigeria n’en est pas membre, l’État de Niger pourrait servir de plateforme de coopération économique entre le géant anglophone et les pays francophones du Sahel. Les 500 hectares alloués à African Industries Group incluent un parc industriel destiné à accueillir d’autres unités de production, potentiellement ouvertes aux investisseurs de la région. Cette dynamique rappelle que, malgré les tensions politiques, les flux d’investissements privés continuent de tisser des liens transfrontaliers.

Les défis à relever

Reste à savoir si ces projets tiendront leurs promesses. Le retour d’ExxonMobil dépendra de la stabilité fiscale et de l’évolution du prix du baril. Quant à l’aciérie solaire, elle devra surmonter les défis logistiques du nord nigérian (réseau électrique fragile, sécurité) et prouver sa compétitivité face aux importations chinoises. Mais le signal est fort : après des années de désinvestissement, l’Afrique de l’Ouest attire à nouveau des capitaux industriels, portés par une double exigence de décarbonation et de souveraineté.

Ces investissements montrent que la carte industrielle de l’Afrique de l’Ouest se redessine, avec un glissement vers le nord nigérian et une recherche de synergies entre hydrocarbures et énergies vertes. Ils interrogent aussi la capacité des États sahéliens à capter ces dynamiques pour leur propre développement, alors que les négociations sur l’AES et les réformes minières au Niger restent en suspens.