Le 3 juin 2026, Orano lançait la sixième saison des « Mercredis de Malvési », invitant le public à découvrir son usine de conversion d’uranium dans l’Aude. Une initiative de transparence qui contraste vivement avec l’opacité entourant ses activités au Niger, où le groupe exploite les mines d’Arlit et d’Imouraren. Pendant ce temps, la société canadienne Global Atomic annonçait fin mai un nouveau report du projet Dasa, repoussant les premières livraisons d’uranium à 2028. Ces deux événements, a priori sans lien, éclairent une même réalité : la difficulté pour le Niger de transformer ses ressources minières en levier de souveraineté énergétique et économique.

Infographie — Uranium · Niger

L’opération de communication d’Orano autour de son site de Malvési n’a rien d’anodin. Depuis cinq ans, près de 1 000 visiteurs ont parcouru les ateliers, échangé avec les salariés et partagé un apéritif vigneron. La direction vante « pédagogie, échange et convivialité » et affirme vouloir dissiper les inquiétudes sur la sûreté et l’environnement. Mais cette transparence affichée en métropole ne trouve pas d’équivalent dans ses filiales africaines. Au Niger, où Orano détient 63,4 % de la Société des Mines de l’Aïr (SOMAÏR), les communautés locales et les autorités n’ont jamais bénéficié d’un tel exercice de reddition de comptes. Les négociations sur le renouvellement des concessions et l’augmentation des redevances, menées depuis le putsch de juillet 2023, butent sur une asymétrie d’information persistante.

Le report du projet Dasa par Global Atomic aggrave cette situation. Initialement prévu pour 2025, puis 2026, il est désormais repoussé à 2028. La société invoque des difficultés de financement et des retards dans la construction de l’usine de traitement. Pourtant, le site d’Agadez recèle des réserves estimées à 88,6 millions de livres d’uranium, ce qui en ferait la plus grande mine d’uranium africaine. Chaque année de latence prive le Niger de recettes d’exportation estimées à plus de 200 millions de dollars, selon les projections du ministère des Mines. Dans le contexte budgétaire tendu de la transition, ce manque à gagner pèse directement sur la capacité de l’État à investir dans les infrastructures énergétiques.

Une renégociation sous contrainte

Le Niger tente de renégocier les contrats miniers hérités de l’époque coloniale. Le gouvernement de transition a annoncé en mai 2025 vouloir porter la part de l’État dans les bénéfices miniers de 15 % à 30 %, et exiger une transformation locale du minerai. Mais Orano résiste, arguant des investissements déjà consentis et de la baisse des cours de l’uranium jusqu’en 2024. La reprise des prix, portée par la relance du nucléaire en Asie et en Europe, donne toutefois un levier aux Nigériens. Le cours a bondi de 40 % en un an, passant de 75 à 105 dollars la livre. Pourtant, la dépendance technique et logistique envers l’ex-opérateur français limite la marge de manœuvre. La SOMAÏR importe encore la quasi-totalité de ses consommables via le port de Cotonou, un corridor sous contrôle français.

Le précédent kazakh

L’exemple du Kazakhstan, premier producteur mondial d’uranium, est souvent cité par les experts. En 2025, la compagnie nationale Kazatomprom a doublé sa capacité de raffinage, s’affranchissant des intermédiaires russes et occidentaux. Le pays a également imposé des clauses de contenu local strictes, obligeant les investisseurs étrangers à former des techniciens kazakhs. Ce modèle, fruit de vingt ans de négociations, montre que la souveraineté minière se construit par étapes, mais avec une volonté politique constante. Le Niger, lui, peine à sortir du schéma de la rente facile : en 2025, 90 % du minerai extrait était exporté brut, sans transformation locale, et moins de 5 % des emplois miniers étaient occupés par des cadres nigériens.

Les enjeux de la coopération régionale

Au plan régional, la question de l’uranium s’inscrit dans une dynamique plus large. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a lancé en mars 2026 une réflexion sur une stratégie minière commune, visant à harmoniser les taux de redevances et à encourager les chaînes de valeur régionales. Le Niger, membre suspendu après le putsch, participe à ces discussions en tant qu’observateur. Mais la crise de confiance avec ses voisins, notamment le Bénin et le Nigeria, complique les projets d’infrastructures partagées. L’oléoduc Niger-Bénin, inauguré en 2024, a déjà connu plusieurs interruptions politiques, et le corridor d’exportation de l’uranium via le port de Cotonou reste fragile.

Au-delà des revenus immédiats, le débat sur l’uranium renvoie à la question de la souveraineté énergétique du Niger. Le pays ne produit que 15 % de son électricité, le reste étant importé du Nigeria. Or, une partie de son sous-sol recèle du charbon et du gaz, mais l’exploitation est quasi inexistante. La tentation de suivre la voie de l’uranium, en le transformant sur place pour alimenter une future centrale nucléaire, est évoquée par les autorités, mais se heurte au coût prohibitif et au manque de compétences techniques. Tant que l’extraction minière reste dominée par des acteurs étrangers et que les infrastructures de transformation font défaut, le Niger risque de ne capter qu’une faible part de la valeur ajoutée.

Les portes ouvertes d’Orano en France et le report de Dasa au Niger révèlent la même réalité : la transparence et la célérité profitent d’abord aux pays industrialisés. Pour le Niger, l’enjeu n’est pas seulement de vendre plus cher son uranium, mais de construire les capacités institutionnelles et techniques qui lui permettront de peser dans la relation avec les majors. Le chemin vers une souveraineté minière sera long, jalonné de négociations complexes et d’investissements massifs. Mais la fenêtre ouverte par la hausse des cours et l’évolution du contexte géopolitique offre une occasion rare de redéfinir les termes du contrat extractif.