Le 10 juin 2026, EDF a dévoilé à Caen un planning de travaux sans précédent pour adapter 20 réacteurs de 1300 MWe à l’utilisation accrue de combustibles Mox et URE, fabriqués par Orano à partir d’uranium recyclé. Cette décision intervient alors que le Niger, premier producteur africain d’uranium, peine à lancer son projet Dasa (reporté à 2028) et fait face à des mobilisations sociales dans la région de Tillabéri. Au-delà de la maintenance industrielle, c’est un signal fort pour l’évolution de la demande mondiale d’uranium et pour la place du Niger dans la chaîne d’approvisionnement.

Infographie — Uranium · Niger

Un virage stratégique pour EDF

Le programme de grand carénage présenté par EDF lors des journées d’affaires du nucléaire normand porte sur huit sites, dont trois en Normandie (Paluel, Penly, Flamanville). Les travaux visent à renforcer la robustesse des réacteurs face aux agressions externes, sur le modèle des standards de l’EPR de Flamanville. Mais l’objectif industriel le plus marquant est l’augmentation de la part de combustibles recyclés – Mox et URE – dans le fonctionnement des tranches. Pour y parvenir, EDF prévoit 250 modifications par réacteur et mobilise 50 partenaires représentant plus de 50 millions d’euros de contrats. Dès 2026, les opérations débutent à Paluel, avec un planning d’environ dix ans pour couvrir l’ensemble des 20 unités concernées. Cette montée en puissance du recyclage réduit mécaniquement la demande d’uranium naturel vierge, dont le Niger est l’un des principaux fournisseurs d’Orano.

Le Niger à la croisée des chemins

Cette évolution technologique coïncide avec une période délicate pour le secteur uranifère nigérien. La société canadienne Global Atomic a annoncé le 15 mai 2026 le report des premières livraisons de son projet Dasa, dans la région d’Agadez, à 2028. Ce nouveau gisement – l’un des plus riches d’Afrique – devait initialement compenser l’épuisement progressif des mines historiques d’Arlit et d’Akouta. Or, les retards s’accumulent, alimentés par des difficultés de financement et un contexte sécuritaire instable. Parallèlement, une importante marche s’est tenue le 14 mai à Tillabéri, dans l’ouest du Niger, à l’appel des Forces vives de la région du fleuve. Les manifestants réclamaient une meilleure répartition des retombées minières et dénonçaient les impacts environnementaux des concessions. Ces tensions sociales, ajoutées au report de Dasa, fragilisent la position du Niger comme fournisseur fiable à moyen terme.

Un enjeu géopolitique régional

La double dynamique – baisse de la demande d’uranium naturel en Europe, difficultés d’approvisionnement au Niger – redessine les équilibres régionaux. Orano, qui transforme l’uranium en Mox à son usine de Melox (France), conserve un lien privilégié avec le Niger via sa participation dans la SOMAÏR. Mais le programme de carénage d’EDF pourrait à terme réduire les volumes d’uranium naturel importés d’Afrique de l’Ouest. Parallèlement, de nouvelles technologies de minage, comme celles développées par une société torontoise (BNN Bloomberg, 15 mai 2026), promettent de réduire les coûts et les délais de production, renforçant la concurrence pour le minerai nigérien. Dans ce contexte, le Niger risque de perdre des parts de marché au profit de producteurs plus flexibles, comme le Kazakhstan, ou de solutions de recyclage.

Une souveraineté énergétique à repenser

Pour les États d’Afrique de l’Ouest, l’enjeu dépasse la simple question des revenus miniers. La dépendance à l’uranium brut expose aux fluctuations de la demande et aux choix industriels des grands opérateurs. Le report successif de Dasa illustre la difficulté de concrétiser de grands projets extractifs dans un environnement sécuritaire dégradé et face à des exigences sociales croissantes. Par ailleurs, le programme EDF montre que la transition énergétique vers le nucléaire bas-carbone peut passer par le recyclage, ce qui relativise l’importance stratégique des nouvelles mines. Pour le Niger, l’urgence est de diversifier ses débouchés – notamment vers l’Asie – et de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement, tout en répondant aux revendications locales de transparence et de développement.

Le grand carénage d’EDF n’est pas qu’une opération de maintenance ; il révèle une tendance de fond vers une économie du nucléaire plus circulaire. Pour le Niger, cette évolution pose la question de sa place dans la chaîne de valeur mondiale, à un moment où ses projets miniers peinent à émerger et où les contestations sociales se multiplient. La souveraineté énergétique ouest-africaine ne se joue pas seulement dans les sous-sols, mais aussi dans la capacité des États à anticiper les mutations technologiques et à négocier de nouveaux partenariats.