La compagnie australienne Aura Energy a annoncé le 2 juin viser une décision finale d'investissement pour son projet uranifère de Tiris en Mauritanie avant la fin de l'année 2026. Estimé à 230 millions de dollars, ce projet serait la première mine d'uranium du pays, avec une production annuelle moyenne de 2 millions de livres d'U3O8 (yellowcake). Cette annonce intervient alors que le Niger, principal producteur historique de la région, voit son projet Dasa reporté à 2028 et que l'instabilité politique fragilise l'approvisionnement.

Infographie — Uranium · Niger

Un nouveau venu dans le paysage uranifère ouest-africain

Le projet Tiris, situé dans le nord-est du Sahara mauritanien, se distingue par ses atouts compétitifs. Le gisement est peu profond (3 à 5 mètres), ce qui permet une exploitation à ciel ouvert à faible coût, estimé à 35,70 dollars par livre d'U3O8. Avec une valeur nette actualisée de 499 millions de dollars et un taux de rendement interne de 39 %, il attire l'attention des financiers internationaux. Aura Energy a déjà signé un protocole d'accord avec un investisseur stratégique non identifié pour une prise de participation, et est en négociations avec l'U.S. International Development Finance Corporation (DFC) pour un prêt pouvant atteindre 170 millions de dollars.

Cette implication de la DFC, agence de développement américaine, n'est pas anodine. Elle s'inscrit dans une stratégie plus large de Washington visant à sécuriser des sources d'uranium en dehors de la Russie et du Niger, où l'influence chinoise et les tensions politiques compliquent l'accès. Le contexte régional est en effet marqué par les difficultés du Niger : le projet Dasa de Global Atomic, dans la région d'Agadez, a vu ses premières livraisons repoussées à 2028, tandis que le régime de Niamey, issu d'un coup d'État en juillet 2023, a renégocié les termes avec Orano, créant un climat d'incertitude pour les investisseurs.

Des retombées économiques attendues pour Nouakchott

La convention minière signée en 2023 entre Aura Energy et l'État mauritanien prévoit que ce dernier puisse détenir jusqu'à 20 % du capital de la future mine et percevoir une redevance de 3,5 % sur son chiffre d'affaires. Pour un pays qui cherche à diversifier ses revenus au-delà du fer et de l'or, le projet Tiris représente une opportunité de rentrées fiscales significatives, même si l'uranium n'atteint pas les volumes du Niger. Cela s'ajoute à l'exploitation gazière en cours avec le Grand Tortue Ahmeyim (GTA) et à l'espoir d'un renouveau minier.

Toutefois, le calendrier reste serré. Aura Energy doit boucler le financement d'ici fin 2026 pour démarrer la construction et viser une première production en 2027. Le prêt de la DFC, s'il est confirmé, couvrirait 74 % du capex, réduisant le risque pour l'entreprise. Mais la dépendance à un seul bailleur de fonds peut aussi être perçue comme une fragilité, surtout dans un secteur où les délais et les dépassements de coûts sont fréquents.

Un défi pour la souveraineté énergétique régionale ?

L'uranium est une ressource stratégique, notamment pour la production d'électricité nucléaire. L'Afrique de l'Ouest ne possède pas encore de centrale nucléaire, mais le Ghana et le Nigeria étudient des projets. Cependant, la question de la souveraineté se pose surtout pour les pays producteurs : comment transformer la rente minière en développement durable ? La Mauritanie, avec son modèle de participation étatique et de redevance modeste, semble privilégier une approche libérale, contrairement au Niger qui a cherché à renforcer son contrôle via une renégociation agressive de ses contrats.

L'arrivée de Tiris pourrait aussi modifier les équilibres géopolitiques. Jusqu'à présent, le Niger fournissait environ 4 % de l'uranium mondial, principalement à la France et à d'autres pays de l'Union européenne. La Mauritanie, plus stable politiquement et ouverte aux investissements américains, pourrait devenir un fournisseur alternatif privilégié pour les Occidentaux soucieux de réduire leur dépendance au Sahel central. Ce repositionnement s'inscrit dans la compétition plus large entre grandes puissances pour l'accès aux métaux critiques.

Le projet Tiris illustre une recomposition en cours de la carte uranifère ouest-africaine. Alors que le Niger peine à relancer sa filière et que le Mali reste en marge, la Mauritanie s'impose comme un nouvel hub potentiel. Mais le succès de l'entreprise dépendra de sa capacité à tenir ses délais et à naviguer dans un environnement régional où les attentes des populations en matière de transparence et de bénéfices locaux se font de plus en plus pressantes. La question reste ouverte : ce nouveau producteur suffira-t-il à stabiliser l'offre régionale ou ne fera-t-il qu'ajouter une variable supplémentaire dans un jeu géopolitique déjà complexe ?