La compagnie nucléaire roumaine Nuclearelectrica a manifesté son intérêt pour acquérir 300 tonnes de concentré d'uranium sur un stock de plus de 1 000 tonnes entreposé depuis fin 2025 près de l'aéroport de Niamey. Cette vente, si elle aboutit, pourrait débloquer un différend commercial avec Orano et redéfinir les alliances énergétiques de l'Afrique de l'Ouest.
Uranium de Niamey : le pari roumain
Nuclearelectrica veut acheter 300 tonnes de yellow cake sur un stock de plus de 1 000 tonnes. Une vente qui pourrait débloquer le différend avec Orano.
Une négociation à trois temps
Lettre d'intention
Cosmin Ghita (directeur général de Nuclearelectrica) écrit au gouvernement nigérien.
Réponse du Niger
Le colonel Abarchi Ousmane (ministre des Mines) évoque la « diversification des partenaires ».
Délégation Feldioara à Niamey
Confirmation écrite d'un « intérêt ferme et sans équivoque » pour 300 tonnes.
Les acteurs en présence
Niger
Détient le stock de 1 000+ tonnes · veut diversifier ses partenaires
Roumanie (Nuclearelectrica)
Veut acheter 300 tonnes · discrétion demandée
Orano (France)
Différend commercial · gisement d'Imouraren sous contrôle nigérien
Les enjeux de la vente
Débloquer le différend avec Orano — la vente à la Roumanie pourrait contourner l'impasse actuelle.
Redéfinir les alliances énergétiques — l'Afrique de l'Ouest se tourne vers de nouveaux partenaires européens.
Conditions à négocier — qualité du concentré, contrat, et surtout l'acheminement.
En bref
Selon le FMI, le Niger affiche une inflation de -4,6 %. Le stock de yellow cake, symbole de l'impasse avec Orano, est entreposé depuis fin 2025 près de l'aéroport de Niamey. La Roumanie, via sa filiale Feldioara, a confirmé son intérêt en mai 2026.
Une négociation à trois temps
Selon une enquête exclusive de Jeune Afrique menée avec MDMG Sahel, l'intérêt roumain s'est formalisé en plusieurs étapes entre avril et mai 2026. Cosmin Ghita, directeur général de Nuclearelectrica, a adressé une lettre d'intention au gouvernement nigérien le 13 avril. Le ministre des Mines, le colonel Abarchi Ousmane, a répondu le 20 avril en évoquant la volonté du Niger de « diversifier ses partenaires » et d'explorer la fourniture d'uranium à la Roumanie et à l'Europe. Une délégation de la filiale Feldioara s'est ensuite rendue à Niamey du 11 au 15 mai, et a confirmé par écrit son « intérêt ferme et sans équivoque » pour l'achat de 300 tonnes. Restent à négocier la qualité du concentré, les conditions contractuelles et surtout l'acheminement, le tout dans une discrétion demandée par la partie roumaine.
Ce stock de yellow cake est un symbole de l'impasse entre le Niger et Orano depuis la prise de contrôle du gisement d'Imouraren et la fermeture de la mine d'Arlit. Les conteneurs, entreposés à quelques centaines de mètres des pistes de l'aéroport de Niamey, suscitent des inquiétudes sécuritaires et géopolitiques. Les autorités nigériennes ont refusé de laisser Orano exporter ces tonnes, invoquant des arriérés de paiement et une souveraineté retrouvée sur ses ressources. Les Occidentaux craignent qu'une partie du stock ne soit détournée vers la Russie ou l'Iran, un scénario que la vente à la Roumanie, membre de l'UE et de l'OTAN, écarterait en apparence.
Un repositionnement stratégique
L'empressement de Niamey à saisir la proposition roumaine doit se lire à l'aune du contexte régional. En juin 2026, la capitale nigérienne subissait toujours des délestages quotidiens, hérités du coup d'État de juillet 2023. Le pays a urgemment besoin de devises, et la vente de ce stock représenterait une entrée d'argent immédiate, même si le montant n'a pas été divulgué. Surtout, elle s'inscrit dans la politique de « diversification des partenaires » affichée par la junte, après avoir rompu les accords militaires avec la France et se rapprocher de la Russie. La position du Niger à l'AIEA en juin 2026, votant contre une résolution occidentale condamnant l'Iran, aux côtés de Moscou et de Pékin, confirme cette réorientation.
Le choix de la Roumanie est habile. Elle offre à l'Europe une source d'approvisionnement alternative, à un moment où le continent cherche à réduire sa dépendance au combustible nucléaire russe. Nuclearelectrica exploite la centrale de Cernavoda, équipée de réacteurs CANDU fonctionnant à l'uranium naturel, ce qui rend la qualité du yellow cake de Niamey potentiellement adaptée. Mais cette transaction pourrait aussi fragiliser la position d'Orano, qui accuse le Niger de violation de contrats. Pour la première fois, un ancien partenaire africain de la France choisit de vendre à un pays européen non francophone un produit minier sans passer par l'opérateur historique.
Les risques d'une diplomatie des ressources
Au-delà du cas nigérien, cet épisode cristallise une tendance lourde en Afrique de l'Ouest : la renégociation des contrats extractifs et la quête de nouveaux partenaires. Les régimes militaires de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait de la souveraineté sur les minerais un étendard, tout en multipliant les accords avec des puissances comme la Russie et la Turquie. La vente d'uranium à la Roumanie pourrait constituer un précédent : elle montre qu'un pays sahélien peut monnayer ses ressources en contournant les circuits traditionnels, à condition d'accepter une certaine opacité. La demande de confidentialité des négociateurs roumains soulève des questions de transparence, d'autant que le stock dort sous le soleil de Niamey, dans un aéroport aux normes de sécurité discutables. Si le deal aboutit, il faudra aussi surveiller la route empruntée par le convoi, entre Niamey et la mer, puisqu'aucune infrastructure ne permet un transport direct. Les mêmes inquiétudes demeureront : où finira réellement cet uranium ?
Alors que l'AIEA s'inquiète des stocks d'uranium non déclarés, le cas de Niamey illustre la nouvelle donne d'un marché fragmenté. Chaque vente de matière stratégique devient un acte diplomatique, et chaque stock un instrument de pression. La négociation roumaine pourrait être la première d'une série, ou un simple feu de paille, selon la capacité de chacun à la mener à terme sans éveiller les soupçons de la communauté internationale.