À quelques semaines d’intervalle, deux annonces de TotalEnergies éclairent les tensions qui traversent sa stratégie africaine. Le 10 juillet, lors de la Nigeria Oil and Gas Energy Week, la major française a plaidé pour une transition énergétique qui ne sacrifie pas le développement. Parallèlement, elle renforce massivement la sécurité de son mégaprojet de GNL au Mozambique, suspendu pendant quatre ans après une attaque jihadiste. Entre nécessités climatiques et impératifs sécuritaires, se dessine un équilibre délicat.
TotalEnergies en Afrique : la double contrainte
Entre plaidoyer pour une transition inclusive au Nigeria et renforcement sécuritaire au Mozambique, la major française cherche un équilibre délicat.
Pression climatique
ONG dénoncent les profits tirés de la guerre et le bilan environnemental. L'AG de Paris le 29 mai a été marquée par des manifestations.
Impératif sécuritaire
Mégaprojet GNL au Mozambique suspendu 4 ans après attaque jihadiste. Renforcement massif de la sécurité.
Gaz avec torchage éliminé, solaire et électrification des forages. Mise en service prévue en 2027.
Chronologie clé
« Le Nigeria n’a pas à choisir entre production énergétique et réduction des émissions. »
Nigeria : le pari de la transition inclusive
À Abuja, le discours de TotalEnergies a été calibré pour rassurer. Ogogome Epecham, directrice des actifs opérés par des tiers, a affirmé que le Nigeria n’a pas à choisir entre production énergétique et réduction des émissions. Le projet Ubeta, dont la mise en service est prévue en 2027, illustre cette approche : 300 millions de pieds cubes de gaz par jour, mais avec élimination du torchage systématique, recours à l’énergie solaire et électrification des forages. Ces mesures, issues de la phase de conception, visent à concilier industrialisation et décarbonation.
Ce plaidoyer intervient dans un contexte de pression accrue. Le 29 mai, l’assemblée générale de TotalEnergies à Paris avait été marquée par des manifestations d’ONG dénonçant ses profits tirés de la guerre au Moyen-Orient et son bilan environnemental. Le discours nigérian semble donc une réponse à ces critiques : la transition ne doit pas être punitive pour les pays en développement. TotalEnergies insiste sur le cadre favorable de la loi pétrolière nigériane (Petroleum Industry Act) comme vecteur de cette double ambition.
Mais la réalité du terrain est plus complexe. Si le groupe vante ses technologies de détection des fuites de méthane – drones AUSEA et capteurs permanents –, le déploiement de ces outils à grande échelle reste coûteux. La question de leur financement, dans un pays où les infrastructures de base font défaut, demeure entière.
Mozambique : la sécurité comme préalable
À des milliers de kilomètres de là, au Mozambique, TotalEnergies fait face à une tout autre contrainte. Le site internet Integrity Magazine a révélé un appel d’offres pour un système de vidéosurveillance intégré sur le site du mégaprojet de GNL de la zone 1, à Afungi. 120 caméras, 30 km de fibre optique, 28 mini-sous-stations et un anneau électrique de 11 kV : le dispositif est conçu pour résister à une insurrection qui, depuis 2017, a fait plus de 6 600 morts et 1,1 million de déplacés.
Ce renforcement sécuritaire marque la reprise du projet, à l’arrêt depuis avril 2021 après l’attaque de Palma. La force majeure avait été levée en janvier 2026, et les travaux reprennent sous très haute surveillance. TotalEnergies ne prend aucun risque : le système permettra une surveillance permanente du périmètre, avec contrôle d’accès et plateforme électronique de gestion.
L’investissement sécuritaire est considérable, mais nécessaire. La compagnie doit démontrer aux investisseurs et au gouvernement mozambicain qu’elle peut protéger ses installations. Cette dynamique rappelle les défis auxquels les majors sont confrontées dans les zones de conflit : la rentabilité d’un méga-projet gazier dépend désormais de sa capacité à sécuriser son environnement.
Deux faces d’une même stratégie
Ces deux actualités, bien que distinctes, révèlent la recherche d’un équilibre par TotalEnergies en Afrique. Au Nigeria, le discours est celui de la transition inclusive, avec des solutions techniques pour réduire l’empreinte carbone sans freiner la production. Au Mozambique, l’enjeu est plus immédiat : la survie même du projet face à une menace sécuritaire qui a déjà causé des années de retard.
La chronologie est parlante. Les annonces de mai 2026 – AGM sous tension, profits record – ont poussé le groupe à soigner son image. Mais les choix opérationnels restent dictés par les contraintes locales. La décarbonation, au Nigeria, se heurte à la vétusté des infrastructures. La sécurisation, au Mozambique, absorbe des capitaux qui ne sont pas investis dans la transition.
L’articulation entre ces deux axes n’est pas sans risque. Le discours volontariste sur le climat peut être perçu comme un écran de fumée si les émissions réelles ne baissent pas. À l’inverse, l’obsession sécuritaire pourrait enfermer TotalEnergies dans un modèle extractif sous cloche, déconnecté des populations locales.
TotalEnergies n’est pas seule à jongler entre ces impératifs. L’ensemble des majors pétrolières présentes en Afrique de l’Ouest et australe sont confrontées à des dilemmes similaires : comment concilier la pression climatique des actionnaires et des ONG avec la réalité de terrain qui exige parfois la priorité à la production et à la sécurité ? La réponse pourrait redéfinir le rôle des compagnies énergétiques sur le continent, entre fournisseurs d’énergie et acteurs sécuritaires.