Le 25 juin 2026, le tribunal judiciaire de Paris a rendu un jugement inédit : TotalEnergies est reconnue coupable de « préjudice écologique » pour ses émissions de gaz à effet de serre, une première pour un géant pétrolier français. Cette décision intervient alors que le groupe accélère ses projets en Afrique de l’Est avec l’oléoduc EACOP, achevé à 84 %, et maintient ses ambitions au Sénégal et au Mozambique. Le contraste entre la sanction judiciaire en Europe et l’expansion en Afrique révèle une stratégie de plus en plus sous tension.
TotalEnergies : condamnation climatique vs expansion africaine
Le tribunal de Paris reconnaît un « préjudice écologique » historique, tandis que le groupe accélère ses mégaprojets en Afrique de l’Est.
Obligation légale d’ici 2030 (vs 2019). Le tribunal reconnaît le lien causal entre les activités du groupe et le dérèglement climatique.
Oléoduc Ouganda → Tanzanie (1 443 km). Le consortium Tilenga-EACOP accélère malgré les alertes climatiques.
Le groupe accélère ses projets africains (EACOP à 84 %) alors que la justice française lui impose une réduction de 15 % de ses émissions. Un paradoxe qui interroge.
Sources : jugement tribunal Paris, consortium Tilenga-EACOP, alertes Google 2026.
Un jugement historique, fruit d’une mobilisation longue
Le verdict du tribunal de Paris marque l’aboutissement de plusieurs années de procédures engagées par des ONG comme Notre Affaire à Tous et Sherpa. En reconnaissant le « lien causal » entre les activités de TotalEnergies et le dérèglement climatique, les juges ont imposé au groupe une obligation de réduire ses émissions de 15 % d’ici 2030 par rapport à 2019. Ce jugement fait suite à l’assemblée générale du 29 mai 2026, déjà marquée par des actions de protestation – des militants d’Attac et d’Avaaz avaient dénoncé la « climatisation sociale » du groupe. La décision judiciaire confère un poids juridique aux critiques qui, jusqu’ici, restaient dans l’espace médiatique.
L’EACOP, symbole d’une expansion qui ignore les alertes
Au moment même où la justice française se prononçait, le consortium Tilenga-EACOP annonçait avoir franchi le cap des 84 % de réalisation. Ce projet phare, qui doit relier l’Ouganda à la Tanzanie sur 1 443 kilomètres, est décrit par le Climate Accountability Institute comme une « bombe carbone », avec un potentiel d’émissions de 379 millions de tonnes équivalent CO2. TotalEnergies en détient 62 %, aux côtés de la CNOOC chinoise (8 %) et des compagnies nationales ougandaise et tanzanienne (15 % chacune). La mise en service est prévue pour 2027, avec une capacité de 246 000 barils par jour. La condamnation française n’a, pour l’instant, aucun effet direct sur ce projet, mais elle fragilise le récit du groupe sur sa transition énergétique.
Un précédent qui peut inspirer d’autres juridictions
Le jugement français crée un précédent juridique. En Belgique, plusieurs procédures similaires sont en cours, notamment pour le projet Mozambique LNG, lui aussi ciblé pour ses impacts climatiques et sociaux. En Afrique de l’Ouest, où TotalEnergies opère au Sénégal (gaz de Grand Tortue Ahmeyim) et au Nigeria, les ONG locales pourraient s’appuyer sur cette décision pour contester de nouveaux permis. Toutefois, les systèmes judiciaires ouest-africains ne reconnaissent pas toujours la notion de préjudice écologique global, ce qui limite la transposition directe.
Une double stratégie : judiciarisation en Europe, poursuite des projets en Afrique
Face à cette condamnation, TotalEnergies a annoncé son intention de faire appel, tout en réaffirmant son engagement à « fournir une énergie abordable aux populations africaines ». Cette rhétorique du « droit à l’énergie » est utilisée pour justifier des projets qui, dans les faits, sont largement destinés à l’exportation. L’EACOP, par exemple, vise principalement le marché international. Le groupe mise sur la croissance de la demande asiatique, tandis que les critiques pointent l’incohérence avec les objectifs de l’Accord de Paris.
Quelles implications pour l’Afrique de l’Ouest ?
Bien que le jugement concerne directement les activités globales de TotalEnergies, il pourrait avoir des répercussions régionales. Au Sénégal, le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) est entré en production en 2025, mais des contentieux fonciers persistent. Au Mozambique, le projet LNG est suspendu depuis 2021 en raison de l’insécurité, mais TotalEnergies envisage une reprise. La pression judiciaire en Europe pourrait inciter le groupe à renforcer ses mécanismes de compensation ou à ralentir certains développements, mais dans l’immédiat, l’agenda industriel semble inchangé.
Une tendance lourde : la judiciarisation du climat gagne du terrain
Ce procès s’inscrit dans une dynamique mondiale : après l’affaire Urgenda aux Pays-Bas, la condamnation de Shell en 2021 (annulée en appel), ou encore les recours contre les majors en Californie, TotalEnergies devient la première compagnie française à subir une telle sanction. Pour les investisseurs et les assureurs, ce risque judiciaire est désormais quantifiable. Plusieurs fonds de pension européens ont déjà annoncé qu’ils réévalueraient leur exposition à TotalEnergies. À terme, le coût de la transition pourrait peser sur la profitabilité des projets africains, surtout ceux à forte intensité carbone comme l’EACOP.
La condamnation de TotalEnergies à Paris ne remet pas en cause, à court terme, l’avancée des mégaprojets africains. Mais elle installe un nouveau paramètre dans l’équation : le risque juridique devient une variable incontournable pour les investissements pétroliers sur le continent. Alors que l’Afrique de l’Ouest et de l’Est convoitent leurs réserves fossiles pour accélérer leur développement, la question se pose désormais de savoir si la justice pourra, un jour, rattraper l’expansion des majors au-delà des frontières européennes.