La demande de TotalEnergies d'une indemnisation de 4,5 à 4,7 milliards de dollars auprès du Mozambique pour les pertes liées à la suspension du projet Mozambique LNG, contestée par une contre-expertise de la société Bayphase, met en lumière les asymétries de pouvoir et d'information dans les grands contrats gaziers africains. Alors que les champs de Grand Tortue Ahmeyim (GTA) au Sénégal et en Mauritanie se préparent à produire, ce contentieux mozambicain offre une grille de lecture des défis à venir pour la souveraineté énergétique régionale.

Infographie — Gaz naturel

L'onde de choc dépasse Maputo. En exigeant près de 4,7 milliards de dollars de dédommagement pour les pertes subies entre 2021 et 2024, TotalEnergies ravive un débat structurel sur l'équilibre des intérêts entre compagnies pétrolières et États hôtes en Afrique de l'Ouest. L'audit indépendant commandé par le gouvernement mozambicain à la firme britannique Bayphase révèle un écart d'environ 2 milliards de dollars entre les estimations de TotalEnergies et les calculs de l'auditeur, ce que le président Daniel Francisco Chapo qualifie de tentative d'enrichissement "à la faveur des citoyens mozambicains". Ce conflit financier s'ajoute aux accusations de violations des droits humains et de déplacements forcés dans la province de Cabo Delgado, où le projet est implanté.

Cette situation offre un miroir grossissant des dynamiques à l'œuvre dans le bassin sénégalo-mauritanien. Le projet GTA, opéré également par TotalEnergies (avec bp et les sociétés nationales Petrosen et SMHPM), a vu ses coûts grimper à plus de 9 milliards de dollars, soit près du double des estimations initiales. Si le contentieux mozambicain porte sur des indemnisations, celui de GTA pourrait, à terme, soulever des questions similaires sur le partage de la rente gazière et les garanties fiscales accordées. La demande d'indemnisation de TotalEnergies au Mozambique est fondée sur une clause de stabilisation du contrat d'exploration et de partage de production (EPSA), qui protège l'investisseur contre les changements de législation. Au Sénégal, où le cadre juridique a été révisé en 2019 pour renforcer la part de l'État, l'application de telles clauses pourrait limiter la marge de manœuvre souveraine.

Les leçons de Cabo Delgado pour le littoral ouest-africain

Au-delà des chiffres, le projet Mozambique LNG illustre comment l'insécurité – liée à l'insurrection djihadiste dans le nord du pays – a servi de prétexte à la suspension du projet par TotalEnergies en 2021. Or, cette suspension a provoqué une rupture unilatérale du contrat, ouvrant la voie à des dommages et intérêts. Dans le golfe de Guinée et au large de la Mauritanie, les risques sécuritaires (piraterie, tensions communautaires) existent aussi. Les États ouest-africains doivent donc intégrer ces paramètres dans leurs négociations contractuelles, sous peine de voir leurs ressources gazières immobilisées par des contentieux coûteux.

Parallèlement, l'affaire mozambicaine met en lumière la question de la transparence des coûts. L'écart de 2 milliards de dollars entre les évaluations de TotalEnergies et celles de Bayphase interroge sur la capacité des États africains à disposer d'une expertise indépendante. Le Sénégal et la Mauritanie, qui s'apprêtent à recevoir leurs premiers revenus gaziers significatifs, n'ont pas encore démontré qu'ils possèdent les compétences techniques nécessaires pour auditer efficacement leurs partenaires. La création récente de l'Observatoire des ressources extractives au Sénégal est un pas, mais son indépendance financière et son pouvoir de contrainte restent à éprouver.

Un précédent qui pèse sur les futurs arbitrages

Le contentieux mozambicain n'est pas isolé. Il s'inscrit dans une série de différends entre TotalEnergies et des États africains, notamment en Ouganda (projet pétrolier d'Enyuu) et en Angola (bloc 32). Chaque litige contribue à forger une jurisprudence qui, à terme, affectera la perception du risque pays par les investisseurs. Pour l'Afrique de l'Ouest, qui mise sur le gaz comme transition énergétique, l'enjeu est double : attirer les capitaux sans hypothéquer sa souveraineté fiscale. Le cas mozambicain montre que les clauses de stabilisation et les mécanismes d'indemnisation, s'ils ne sont pas calibrés avec précision, peuvent se retourner contre les intérêts nationaux.

Le différend entre Maputo et TotalEnergies dépasse donc le simple cadre bilatéral. Il révèle les tensions structurelles entre les ambitions de développement des États africains et les logiques de rentabilité des majors pétrolières, dans un contexte de demande gazière mondiale soutenue. Le Sénégal et la Mauritanie, en observant de près le dénouement de ce contentieux, devront décider si le modèle de partenariat proposé par TotalEnergies est compatible avec une souveraineté énergétique réelle. La question reste ouverte : jusqu'où un État peut-il aller pour sécuriser ses revenus gaziers sans aliéner son pouvoir de décision ?