Un audit commandé par le Mozambique fait apparaître un écart de 2 milliards USD entre les coûts de suspension déclarés par TotalEnergies (5 milliards) et les dépenses documentées (3 milliards). Alors que le projet LNG reprend après cinq ans d'arrêt, cette révélation soulève des questions sur la transparence des opérateurs et la capacité des États africains à contrôler les comptes. Pour le Sénégal et la Mauritanie, où TotalEnergies est également un acteur clé du gaz, cette affaire offre une lecture précieuse des dynamiques de pouvoir et de confiance dans les partenariats énergétiques.

Infographie — Gaz naturel

L’audit des coûts liés à la suspension du mégaprojet de gaz naturel liquéfié (LNG) de TotalEnergies dans le bassin du Rovuma, au Mozambique, vient de révéler une différence de 2 milliards USD entre les 5 milliards avancés par le groupe français et les 3 milliards effectivement justifiés par pièces comptables. Cette information, confirmée par des sources proches du dossier à l’agence Lusa, intervient dans un contexte tendu où le gouvernement mozambicain et l’opérateur tentent de relancer le projet après les attaques djihadistes de 2021. L’écart, loin d’être anecdotique, représente 40 % de la somme initialement réclamée au titre du « force majeure ».

La réaction prudente du gouvernement de Maputo, qui indique attendre la finalisation de l’audit avant de communiquer, illustre la fragilité de l’équilibre entre souveraineté nationale et confiance des investisseurs. Si TotalEnergies n’a pas commenté officiellement les résultats, la firme britannique Bayphase, mandatée pour l’audit, souligne que son travail vise à garantir que les coûts de production sont conformes aux valeurs de marché et aux accords de concession. Ce contrôle est d’autant plus crucial que le groupe français est également concessionnaire du gaz de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), à la frontière maritime du Sénégal et de la Mauritanie, où les enjeux de transparence sont tout aussi prégnants.

Pour l’Afrique de l’Ouest, cette affaire mozambicaine n’est pas un simple fait divers lointain. Elle constitue un révélateur des asymétries d’information et de pouvoir entre États hôtes et multinationales pétrolières. Au Sénégal et en Mauritanie, les discussions autour du partage de la rente gazière sont au cœur des débats politiques et économiques. La capacité des administrations à auditer efficacement les dépenses déclarées par les opérateurs – qu’il s’agisse de TotalEnergies, Kosmos Energy ou BP – conditionne directement les recettes que les États percevront.

L’écart de 2 milliards USD au Mozambique rappelle que les clauses de récupération des coûts, pourtant encadrées par des contrats détaillés, laissent souvent place à des interprétations divergentes. Les gouvernements ouest-africains, soucieux de maximiser leur souveraineté énergétique, gagneraient à s’appuyer sur des audits indépendants dès les premières phases des projets. Le cas mozambicain montre que même un grand groupe comme TotalEnergies peut se retrouver en décalage avec les attentes de transparence d’un État.

**Une leçon pour les négociations à venir**

Au-delà du chiffre, c’est la dynamique de négociation qui est éclairée. Le Mozambique a accepté de relancer le projet en janvier 2026 après avoir obtenu des garanties sécuritaires et économiques. Mais l’audit en cours, mené à la demande du gouvernement, signale une volonté de reprendre la main sur le contrôle des coûts. Cette posture pourrait inspirer les autorités sénégalaises et mauritaniennes, qui négocient actuellement les termes définitifs du partage de la production pour le GTA et les champs de Yakaar-Teranga.

Par ailleurs, le calendrier coïncide avec une phase d’accélération des projets gaziers en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal et la Mauritanie espèrent démarrer les premières exportations de GTA d’ici fin 2026 ou début 2027. TotalEnergies, en tant qu’opérateur principal, est au centre de ce schéma. L’affaire mozambicaine pourrait inciter les régulateurs ouest-africains à exiger des audits préalables plus poussés, afin d’éviter que des écarts similaires ne viennent grever les recettes futures.

**Entre confiance et méfiance**

La relation entre TotalEnergies et les États africains reste ambivalente. D’un côté, le groupe apporte des capitaux et une expertise technique indispensables ; de l’autre, les récents audits au Mozambique et les contentieux fiscaux dans d’autres pays (comme au Nigeria ou en Angola) nourrissent une méfiance structurelle. Pour les pays ouest-africains, l’enjeu est de trouver un équilibre : attirer les investissements tout en se dotant d’outils de contrôle efficaces. Le Sénégal, par exemple, a déjà créé une autorité de régulation du secteur pétrolier et gazier (COS-PETROGAZ), dont le rôle sera déterminant pour valider les coûts récupérables.

L’évolution temporelle est frappante : en janvier 2026, TotalEnergies et le Mozambique scellaient solennellement la reprise du projet LNG. Quatre mois plus tard, l’audit vient entacher cette confiance retrouvée. Ce retournement illustre la volatilité des relations entre États et multinationales, et la nécessité pour les gouvernements de maintenir une vigilance constante, même après les signatures les plus solennelles.

Au-delà du cas mozambicain, cette affaire soulève une question centrale pour l’Afrique de l’Ouest : comment concilier l’urgence de développer des ressources gazières génératrices de revenus avec l’exigence de transparence sur les coûts ? Alors que les premiers barils de gaz du GTA se profilent, la capacité des États à auditer efficacement leurs partenaires déterminera en grande partie la souveraineté énergétique réelle de la région. L’audit mozambicain n’est peut-être que le premier d’une série.