À 140 kilomètres au nord-ouest d'Abidjan, l'immense muraille de béton du barrage hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty s'élève depuis 2019, portée par le groupe français Eiffage. Pour Konan Moïse, ancien pêcheur contraint de se tourner vers une culture de manioc moins rémunératrice, ce projet incarne une rupture brutale avec son mode de vie. Mais pour le président Alassane Ouattara, il constitue une pièce maîtresse de l'ambition ivoirienne de devenir « le réservoir énergétique de l’Afrique de l’Ouest ». Alors que la région multiplie les investissements hydroélectriques, du barrage de Souapiti en Guinée aux programmes régionaux d'intégration, les tensions entre développement national et impacts locaux se cristallisent.
Singrobo-Ahouaty : le dilemme de la souveraineté énergétique ivoirienne
Entre ambition régionale et coûts locaux, le pari hydroélectrique de la Côte d’Ivoire
« Réservoir énergétique de l’Afrique de l’Ouest » — Alassane Ouattara
La Côte d’Ivoire vise l’autosuffisance et l’exportation. Avec Singrobo-Ahouaty (44 MW), Gribo-Popoli (112 MW) et l’extension de Soubré, le pays mise sur l’hydroélectricité pour dominer le marché ouest-africain.
« Rupture brutale avec mon mode de vie » — Konan Moïse, ancien pêcheur
À 140 km d’Abidjan, le barrage a contraint des pêcheurs à se tourner vers une culture de manioc moins rémunératrice. La transition énergétique imposée a un coût humain et économique.
Localisation du barrage Singrobo-Ahouaty
Capacité additionnelle en projet
Par le groupe français Eiffage
Capacité supplémentaire en développement
🔍 Contexte macro-économique (Côte d'Ivoire)
L’investissement hydroélectrique s’inscrit dans une stratégie de souveraineté, mais pèse sur les équilibres budgétaires et sociaux.
⏳ Chronologie clé
La région accélère : intégration énergétique ouest-africaine et transfert de compétences.
🔗 Acteurs interconnectés
Partenariats public-privé et institutions régionales au cœur de la stratégie.
« Une rupture brutale avec mon mode de vie. »
— Konan Moïse, ancien pêcheur
« Le réservoir énergétique de l’Afrique de l’Ouest. »
— Alassane Ouattara, président ivoirien
📌 En bref
Le barrage Singrobo-Ahouaty (44 MW) illustre le dilemme ivoirien : poursuivre une souveraineté énergétique régionale via l’hydroélectricité, tout en gérant les impacts locaux (déplacement de pêcheurs, reconversion économique). Avec des projets comme Gribo-Popoli (112 MW) et l’appui de la CEDEAO/BAD, la Côte d’Ivoire mise sur l’intégration ouest-africaine. Mais les tensions entre développement national et coûts humains restent vives.
L'ambition régionale au cœur de la stratégie ivoirienne
La Côte d'Ivoire affiche clairement sa volonté de capter une part croissante du marché électrique ouest-africain. Avec des capacités installées qui dépassent déjà 2 500 MW, le pays vise l'autosuffisance et l'exportation. Singrobo-Ahouaty, d'une puissance de 44 MW, doit contribuer à cet objectif, aux côtés d'autres projets comme le barrage de Gribo-Popoli (112 MW) ou l'extension de Soubré. Cette stratégie s'inscrit dans un mouvement régional plus large : la Banque africaine de développement et la CEDEAO promeuvent le Programme pour l'intégration régionale de l'énergie, visant des échanges transfrontaliers accrus. La formation d'ingénieurs lancée au pied du barrage de Souapiti en Guinée, en mai 2026, confirme cette dynamique : l'Afrique de l'Ouest mise sur l'hydroélectricité comme pilier de sa souveraineté énergétique.
Les coûts cachés d'une transition énergétique imposée
Pourtant, les témoignages recueillis sur le terrain dessinent un tableau plus sombre. Les sept villages riverains de Singrobo-Ahouaty ont perdu terres agricoles et activités économiques, tandis que les compensations financières sont jugées « largement insuffisantes ». Konan Moïse n'est qu'un exemple parmi d'autres de ces populations déplacées qui peinent à retrouver des moyens de subsistance. La construction du barrage a également provoqué des conflits avec les pêcheurs des localités voisines, révélant une fragilisation du tissu social. Un an après les révélations de Médiapart, les conséquences environnementales restent documentées, sans que des mesures correctives substantielles aient été annoncées.
Une opposition entre échelle nationale et réalité locale
Ce décalage entre les ambitions nationales et les réalités locales n'est pas nouveau en Afrique de l'Ouest. Les grands barrages hydroélectriques sont souvent présentés comme des vecteurs de développement, mais leur bilan social et environnemental est contrasté. Au Sénégal, la dégradation de la mangrove de Khor, un écosystème vital, rappelle que les projets d'infrastructure peuvent avoir des impacts collatéraux négligés. En Côte d'Ivoire, le gouvernement justifie ces sacrifices par l'intérêt général : une électricité plus abondante et moins chère bénéficierait à l'ensemble de la population. Mais pour les communautés affectées, la promesse d'un avenir meilleur reste abstraite, tandis que leur précarité quotidienne s'aggrave.
Vers une remise en question du modèle ?
L'évolution récente des discours régionaux suggère une prise de conscience. Le programme régional d'intégration énergétique insiste désormais sur l'accès « abordable, fiable et durable » à l'électricité. L'accent mis sur la formation d'ingénieurs locaux à Souapiti montre une volonté de renforcer les capacités endogènes. Cependant, la question de la redistribution des bénéfices reste posée. Les projets hydroélectriques génèrent des revenus pour les États via les exportations, mais ces recettes sont-elles réinvesties dans le développement des zones impactées ? En Côte d'Ivoire, la pression fiscale liée aux ressources extractives (pétrole, mines) est forte, mais les mécanismes de compensation aux communautés locales demeurent opaques.
Un test pour la souveraineté régionale
Le cas de Singrobo-Ahouaty illustre une tension structurelle entre deux formes de souveraineté : celle des États, qui veulent maîtriser leur production et leurs exportations d'énergie, et celle des populations locales, qui réclament une part des retombées. Cette dualité se retrouve dans l'ensemble du secteur énergétique ouest-africain, où les partenariats public-privé et les financements internationaux (BAD, Banque mondiale) imposent des cadres souvent peu flexibles. La Côte d'Ivoire, en quête de leadership régional, doit concilier rapidité d'exécution et inclusion sociale. Les prochains mois montreront si le modèle ivoirien parvient à corriger ses angles morts, ou si les contestations locales finiront par freiner l'ambition nationale.
Au-delà de la Côte d'Ivoire, c'est toute la stratégie énergétique ouest-africaine qui est questionnée. Les grands barrages, s'ils offrent des perspectives d'exportation et d'intégration régionale, imposent des coûts immédiats aux plus vulnérables. L'émergence de programmes de formation et de projets alternatifs (solaire décentralisé) pourrait annoncer une diversification des approches, mais la puissance symbolique et économique de l'hydroélectricité reste dominante. La souveraineté énergétique régionale ne pourra se construire durablement sans une prise en compte effective des aspirations locales.