Le 12 juin 2026, à Lomé, le ministre Moussa Sanogo annonçait une progression de 135 % de la capacité installée de production électrique ivoirienne entre 2011 et 2026, soit un bond de 1 400 à 3 300 MW. Ce chiffre, présenté dans le cadre des BOAD Development Days, ne se limite pas à une prouesse technique : il cristallise les ambitions d’Abidjan en matière de souveraineté énergétique et de leadership régional. Alors que les voisins ghanéen et nigérian peinent à stabiliser leur approvisionnement, la Côte d'Ivoire mise sur une stratégie de diversification et d’exportation pour assoir son influence dans le golfe de Guinée.

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Le bond capacitaire : une réponse aux crises passées

En 2011, la Côte d'Ivoire sortait d'une décennie de troubles politico-militaires qui avaient laissé le secteur électrique exsangue. Les coupures de courant étaient quotidiennes, et le pays dépendait lourdement des importations de Gaz naturel pour ses centrales thermiques. Le choix stratégique opéré dès 2012 — investir massivement dans les infrastructures de production et de transport — porte aujourd’hui ses fruits. Les 3 300 MW annoncés en 2026, contre 1 400 MW quinze ans plus tôt, placent la Côte d'Ivoire parmi les premiers producteurs d'électricité en Afrique subsaharienne francophone, derrière l'Afrique du sud mais devant le Ghana.

Cette progression s'appuie sur une diversification des sources : le thermique gaz (dominant), l'hydroélectricité, et plus récemment le solaire et la biomasse. Le parc hydroélectrique, avec les barrages de Soubré (275 MW) et de Singrobo-Ahouaty (44 MW), a permis de réduire la dépendance au gaz tout en stabilisant le réseau. Parallèlement, les appels d'offres solaires lancés depuis 2020 visent à ajouter 400 MW d'ici 2030, même si le rythme effectif reste en deçà des objectifs.

Un enjeu régional : le pari de l'exportation

L’annonce de Moussa Sanogo ne saurait être lue uniquement sous l’angle national. La Côte d’Ivoire s’est imposée comme un acteur clef du pool énergétique ouest-africain : elle exporte déjà vers le Ghana, le Togo, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali. Avec 3 300 MW installés, sa capacité dépasse largement la demande intérieure (qui plafonne aux alentours de 2 200 MW en pointe), dégageant ainsi un excédent commercialisable. Ce surplus est une arme diplomatique et économique, dans une région où les délestages freinent la croissance.

Cependant, cette position expose aussi le pays à des risques. Les tensions avec le Ghana sur le prix de l'électricité vendue (sujet récurrent des négociations bilatérales) montrent que l'énergie est devenue un levier de pression. De plus, l'endettement lié aux investissements — la Côte d'Ivoire a contracté des prêts auprès de la BOAD, de la Banque mondiale et de l'AFD pour financer ces infrastructures — alourdit le service de la dette, même si les recettes d'exportation compensent partiellement.

Le gaz : moteur et talon d'Achille

La flambée des capacités thermiques (plus de 70 % du parc) repose sur une exploitation intensive du gaz naturel ivoirien, issu des gisements offshore de Foxtrot, Lion et Panthere. Or, ces réserves, estimées à 28 milliards de mètres cubes, s'épuisent progressivement. Le passage de la production pétrolière à son plateau (autour de 50 000 barils/jour) n’a pas été accompagné d’une exploration gazière suffisante. Plusieurs compagnies, dont ENI et Petroci, ont annoncé des forages en eaux profondes, mais les résultats tardent.

Si aucune nouvelle découverte majeure n’intervient, la Côte d’Ivoire pourrait devenir importateur net de gaz dès 2030, compromettant sa sécurité énergétique et sa capacité d’exportation. La transition vers les renouvelables, bien qu'amorcée, reste trop lente pour compenser un éventuel déclin gazier. Le gouvernement en est conscient : les derniers appels d'offres solaires incluent des clauses de stockage et des partenariats public-privé, mais le financement et la régulation freinent le déploiement.

Le rôle de la BOAD et la dimension régionale

La tribune des BOAD Development Days a servi de caisse de résonance à cette réussite, mais aussi aux défis. La Banque ouest-africaine de développement, qui finance plusieurs projets électriques dans la zone UEMOA (notamment le barrage de Kossou en Côte d'Ivoire et les interconnexions), incarne une tentative de coordination régionale. Pourtant, les États peinent à harmoniser leurs cadres tarifaires et réglementaires. Le marché régional de l'électricité (WAPP) progresse, mais les échanges restent entravés par des défaillances de paiement et des capacités de transport insuffisantes.

La Côte d'Ivoire, en tant que principal exportateur, a intérêt à ce que ces blocages soient levés. Or, la hausse de sa capacité installée pourrait renforcer sa position de force dans les négociations, au risque d'accentuer les déséquilibres. Le discours de Moussa Sanogo, tout en célébrant le bond de 135 %, n'a pas évoqué ces tensions. Pourtant, elles conditionnent la viabilité à long terme de cette ambition.

Des leçons pour toute l'Afrique de l'Ouest

L'expérience ivoirienne montre qu'un État peut, en quinze ans, passer de la pénurie à l'excédent, à condition de mobiliser des financements conséquents et de faire des choix politiques clairs. Mais elle illustre aussi les fragilités d'un modèle trop dépendant des hydrocarbures, dans un contexte de transition énergétique mondiale et d'épuisement des ressources locales. Les autres pays de la région, notamment le Sénégal et le Ghana, observent avec attention : le premier, qui mise sur le gaz de Grand Tortue Ahmeyim, et le second, qui cherche à diversifier son mix après les crises du gaz nigérian. La souveraineté électrique régionale se construira dans la coopération, mais aussi dans la compétition.

La progression de 135 % de la capacité électrique ivoirienne n’est pas seulement un indicateur de performance ; c’est le reflet d’une stratégie nationale affirmée, qui redessine l’équilibre énergétique de l’Afrique de l’Ouest. Alors que la région cherche à attirer les investissements manufacturiers et à accélérer l’électrification rurale, ces 3 300 MW posent une question centrale : comment concilier ambition nationale et solidarité régionale dans un secteur aussi stratégique que l’énergie ? La réponse, encore en gestation, déterminera en partie le développement de toute la zone.