Entre janvier 2025 et juillet 2026, au moins 75 vols d'avions liés à l'armée russe ou à des sociétés militaires privées ont atterri au Mali, au Burkina Faso et au Niger, selon un rapport de C4ADS publié le 12 août. Pendant ce temps, Airtel Africa et Starlink lançaient le premier service commercial de téléphonie par satellite en Afrique, à Kinshasa. Deux mouvements qui, à première vue, n'ont rien en commun, mais qui révèlent une même logique : la course aux infrastructures et au contrôle des territoires dans une région où les États peinent à assurer la souveraineté.

Infographie — Or · Production

Une présence russe qui se normalise

Le rapport du Center for Advanced Defense Studies (C4ADS), basé sur les données ADS-B de FlightRadar24, documente une intensification des vols russes à destination du Sahel. Le Burkina Faso arrive en tête avec 56 vols, suivi du Mali (38) et du Niger (6). L'opérateur le plus actif est Flight Unit 224, une compagnie appartenant au ministère russe de la Défense, sanctionnée par les États-Unis en mai 2023. Ces vols empruntent des routes passant par la base aérienne de Khmeimim en Syrie et des sites libyens, témoignant d'une logistique rodée. La fréquence de ces rotations suggère non plus une opération ponctuelle, mais une présence continue, intégrée aux stratégies militaires locales.

Cette évolution s'inscrit dans un contexte déjà marqué par le retrait des forces françaises et le rapprochement des juntes sahéliennes avec Moscou. En juin 2026, le Mali accélérait la mise en œuvre de son Code minier 2023, qui vise à renforcer la souveraineté sur les ressources, notamment l'or. Or, la présence russe n'est pas étrangère à ce secteur : plusieurs sociétés liées à Wagner, désormais rebaptisées Africa Corps, ont obtenu des concessions ou des contrats de sécurité. Le rapport de C4ADS ne le mentionne pas, mais il est plausible que ces vols transportent à la fois du matériel militaire et des équipements pour les mines, renforçant l'imbrication entre sécurité et exploitation minière.

Les télécoms par satellite, nouvelle frontière

Parallèlement, le lancement de Starlink Mobile en RDC par Airtel Africa marque une étape clé pour la connectivité en Afrique. Ce service, qui permet aux smartphones compatibles de se connecter via les satellites de SpaceX, vise à combler les zones blanches, nombreuses dans les régions sahéliennes. Bien que le lancement ait eu lieu à Kinshasa, Airtel Africa a annoncé une expansion progressive sur l'ensemble de ses marchés, qui incluent le Niger, le Tchad, le Nigeria et le Kenya. Pour les pays du Sahel, où les infrastructures terrestres sont limitées et souvent ciblées par les groupes armés, cette technologie pourrait offrir une alternative résiliente.

Le timing est notable : ce déploiement intervient alors que les opérateurs télécoms traditionnels, comme Orange ou Sonatel, font face à des défis sécuritaires et économiques dans la région. En juin 2026, le Sénégal était sous pression avec une dette atteignant 132% du PIB, selon le FMI, ce qui limite les investissements dans les infrastructures. La solution satellite, moins coûteuse à déployer que des antennes terrestres, pourrait séduire les gouvernements en quête de souveraineté numérique, tout en offrant aux opérateurs une source de revenus dans des zones à faible densité.

Un jeu d'influences qui se croise

Au-delà de l'aspect technique, ces deux phénomènes illustrent une recomposition des alliances et des dépendances. La Russie, en s'implantant militairement et économiquement, cherche à verrouiller ses accès aux ressources sahéliennes. Les télécoms par satellite, dominés par des acteurs américains comme SpaceX, pourraient offrir un contrepoids, mais aussi créer de nouvelles formes de dépendance technologique. Les États sahéliens, qui ont souvent dénoncé l'ingérence étrangère, pourraient se retrouver pris entre ces deux influences.

Enfin, la question de l'orpaillage illégal, qui alimente les groupes armés et les circuits financiers parallèles, reste centrale. Le rapport de C4ADS ne l'aborde pas, mais les vols russes pourraient aussi être liés au transport de métaux précieux, comme cela a été rapporté au Soudan. Si le Code minier malien vise à formaliser le secteur, l'absence de contrôle effectif sur les zones reculées laisse la porte ouverte à des trafics. La connectivité par satellite pourrait, à terme, aider à tracer ces flux, mais elle pourrait aussi être utilisée pour les contourner.

Ces dynamiques croisées — militaire, minière et technologique — dessinent un Sahel où les souverainetés se négocient autant dans les airs que sur le terrain. La question n'est plus de savoir si la Russie restera, mais comment les autres acteurs, publics ou privés, s'adapteront à cette nouvelle donne. Les télécoms par satellite, en promettant de relier les zones isolées, pourraient soit renforcer l'autonomie des États, soit les insérer davantage dans des réseaux mondiaux dont ils ne maîtrisent pas les règles. L'avenir de la région se jouera peut-être dans cette tension.

Vérification : Selon les données du FMI (WEO d'octobre 2023), la dette publique du Sénégal était d'environ 76% du PIB en 2023. Le chiffre de 132% semble erroné. De plus, la date de juin 2026 est future, donc il est impossible de confirmer ce chiffre.