Alors que le colonel Assimi Goïta recevait la Grand-Croix de l'Ordre national du Mali le 24 juin 2026, Moscou poursuit discrètement son incursion dans le secteur extractif sahélien. Derrière les discours sur le multilatéralisme, la présence russe en Afrique repose sur trois piliers : céréales, armes bon marché et mercenaires. Mais dans les mines d'or du Mali, cette stratégie éprouve ses limites et ses contradictions.
Or malien et pivots russes : la mosaïque des ambitions extractives au Sahel
Alors que le colonel Assimi Goïta recevait la Grand-Croix de l'Ordre national du Mali le 24 juin 2026, Moscou poursuit discrètement son incursion dans le secteur extractif sahélien. Derrière les discours sur le multilatéralisme, la présence russe en Afrique repose sur trois piliers : céréales, armes bon marché et mercenaires. Mais dans les mines d'or du Mali, cette stratégie éprouve ses limites et ses contradictions.
Un héritage soviétique encombrant
La Russie d'aujourd'hui n'a pas inventé sa présence africaine. Elle l'a héritée de l'URSS, qui avait tissé des liens avec les États décolonisés sur une base idéologique autant que commerciale. Le barrage d'Assouan en Égypte, l'usine sidérurgique d'El Hadjar en Algérie ou le complexe d'Ajaokuta au Nigeria portent encore la marque soviétique. Mais cette dimension idéologique s'est éteinte avec la guerre froide. Ce qui subsiste, ce sont les relations commerciales rentables, principalement avec l'Égypte, la Tunisie et le Maroc. Les clients subsahariens, jadis courtisés pour leur alignement politique — Guinée, Éthiopie, Madagascar, Bénin — ne pèsent plus que des parts marginales dans les échanges.
Le pragmatisme russe face à l'or malien
Dans ce contexte, l'intérêt russe pour le Mali n'est pas nouveau, mais il s'est accentué après le coup d'État de 2020 et le départ des forces françaises. La junte malienne s'est tournée vers Moscou pour la sécurité, via le groupe Wagner (devenu Africa Corps), mais aussi pour l'exploitation des ressources. Les mines d'or de Fekola et Loulo, parmi les plus productives d'Afrique de l'Ouest, attirent les convoitises. Officiellement, des sociétés russes ont obtenu des permis d'exploration et de production. Officieusement, les mercenaires assurent la sécurité des sites en échange de parts dans les revenus. Ce modèle, testé en Centrafrique et au Soudan, est transposé au Mali avec des résultats mitigés.
Les limites du modèle russe
Comme le rappelle une analyse récente, Moscou cherche à ne pas marcher sur les plates-bandes de Pékin, dont elle dépend depuis l'invasion de l'Ukraine. En Afrique, la Chine reste le premier partenaire commercial et infrastructurel. La Russie ne peut offrir ni les financements massifs ni les marchés de la Chine. Sa carte maîtresse est la fourniture d'armes à bas coût et de sécurité privée. Mais dans le secteur aurifère, ces atouts ne suffisent pas. L'extraction moderne exige des investissements lourds, des technologies et des circuits de commercialisation que les entreprises russes peinent à maîtriser seules. Les récentes difficultés de Wagner au Mali — pertes humaines, tensions avec l'armée malienne — compliquent encore la donne.
Un enjeu de souveraineté énergétique et minière
Pour le Mali, l'or représente la première source de devises, loin devant le coton. La récente révision du code minier en 2023 a accru la part de l'État dans les revenus miniers, passant de 20 % à 35 %. Mais la capacité réelle de Bamako à contrôler les flux reste limitée. Le retour d'Air France à Bamako en juin 2026 pourrait faciliter les échanges, mais n'annule pas la fragilité sécuritaire. La junte mise sur Moscou pour diversifier ses alliances et réduire la dépendance vis-à-vis de Paris, mais cette stratégie comporte des risques de substitution de dépendance.
Évolution temporelle et perspectives régionales
En comparant avec la situation de 2023, la donne a changé : la Russie a officialisé sa présence par des accords d'État, les mercenaires sont devenus des instructeurs et des gardes, et les projets miniers russes avancent. Cependant, les résultats économiques concrets tardent. Le Mali n'a pas encore vu de hausse significative de ses réserves de change grâce à ce partenariat. Par ailleurs, les tensions avec les pays voisins (Côte d'Ivoire, Sénégal) sur les itinéraires d'exportation de l'or compliquent la logistique.
Une géopolitique des ressources en mutation
Au-delà du Mali, le cas illustre la recomposition des alliances extractives au Sahel. La Russie tente de se positionner comme un fournisseur alternatif de sécurité et de technologie minière, mais ses moyens limités et son agenda prioritaire (Ukraine) réduisent sa marge de manœuvre. Les pays africains, de leur côté, jouent la carte du multilatéralisme pour obtenir les meilleures conditions. L'or malien devient ainsi un thermomètre des ambitions russes : un test grandeur nature de leur capacité à transformer une influence politique en profits économiques durables.
Le paradoxe russe en Afrique subsaharienne tient en une phrase : Moscou veut peser comme une grande puissance, mais ses moyens sont ceux d'un acteur de niche. Dans les mines d'or du Mali, cette contradiction se révèle crûment. La renaissance de l'influence russe sur le continent se heurte à la dure réalité des marchés, des infrastructures et des chaînes de valeur. L'avenir dira si la poudre d'or malienne peut réellement cimenter une influence ou si elle ne fait que refléter, une fois de plus, les limites d'un héritage soviétique en quête de modernité.