Entre mars 2025 et avril 2026, au moins 167 vols de transport lourd ont relié la Russie aux bases algériennes, selon Defense News. Ces cargaisons, officiellement civiles, alimentent en réalité l’effort militaire russe au Sahel, via le groupe Wagner. Pour les pays de la CEDEAO, ce corridor logistique renforce les régimes putschistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso, bouleversant les équilibres sécuritaires et économiques de la région.
L’enquête de Defense News met en lumière un maillage logistique discret mais massif : des avions-cargos russes Ilyushin Il-76 et Antonov An-124 atterrissent régulièrement sur des bases algériennes (Oum El Bouaghi, Aïn Oussera, etc.) avant de redécoller vers le Mali, le Niger et la Guinée. Officiellement opérés par des compagnies privées, ces vols acheminent des équipements militaires lourds – chars, hélicoptères, missiles – destinés aux forces de Wagner et aux armées sahéliennes sous influence russe. L’Algérie n’est plus seulement un client de Moscou ; elle agit comme un hub logistique qui contourne les sanctions internationales.
Ce phénomène s’inscrit dans une recomposition géopolitique plus large au Sahel. Depuis les coups d’État successifs au Mali (2020), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), les nouvelles juntes ont rompu les accords militaires avec la France et se sont tournées vers la Russie. Wagner, rebaptisé « Africa Corps » après la mort de Prigojine, y a déployé des milliers de mercenaires. Mais l’efficacité de cette présence dépend d’une chaîne d’approvisionnement stable, que l’Algérie sécurise. Sans ce relais, les opérations russes seraient bien plus coûteuses et vulnérables.
Pour l’Afrique de l’Ouest, cette militarisation accrue a des conséquences économiques directes. Les zones d’insécurité freinent les investissements étrangers, perturbent les chaînes d’approvisionnement agricoles (coton du Mali, uranium du Niger) et détériorent les indicateurs macroéconomiques. La CEDEAO, déjà affaiblie par le départ de ses membres sahéliens, voit ses efforts de stabilisation contrecarrés. Par ailleurs, le corridor algérien pourrait alimenter des tensions avec les pays côtiers comme le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Ghana, qui redoutent un débordement des groupes jihadistes.
Parallèlement, cette alliance renforce la dépendance de l’Algérie envers la Russie : 73 % de ses équipements militaires sont d’origine russe. Les États-Unis ont évoqué des sanctions possibles contre Alger, ce qui compliquerait ses relations avec ses partenaires occidentaux et pourrait affecter ses exportations d’hydrocarbures. Or, le gaz algérien est crucial pour l’Europe depuis la guerre en Ukraine. Tout durcissement américain aurait donc des répercussions au-delà du continent africain.
Enfin, ce schéma logistique révèle une fragilité structurelle dans la gouvernance des sanctions internationales. Le contournement par des compagnies civiles et des bases non déclarées montre les limites du droit international. Pour les pays ouest-africains, cela souligne l’urgence de renforcer leurs propres capacités de surveillance et de contrôle, mais aussi de repenser leurs alliances sécuritaires dans un contexte multipolaire.
Le corridor logistique algéro-russe n’est pas un simple fait divers militaire ; il reflète une transformation profonde des rapports de force au Sahel. Alors que la CEDEAO peine à maintenir sa cohésion, la porosité des frontières et l’afflux d’armements pourraient durablement remodeler l’économie régionale, entre insécurité chronique et dépendance accrue aux puissances extérieures.